Roger Guillemin in Le Monde

" Le conformisme est le pire défaut pour un chercheur "

Les prix Nobel de physiologie et de médecine 1977 seront remis samedi 10 décembre, à Stockholm, à Mme Rosalyn Yalow et aux professeurs Andrew V. Schally et Roger Guillemin. Tous trois ont contribué à la découverte des hormones sécrétées par le cerveau (" le Monde " du 14 octobre).Les trois lauréats sont américains, mais le professeur Guillemin, né à Dijon en 1924, est d'origine française. C'est la troisième fois qu'un Américain d'origine française voit couronnés par l'Académie suédoise des travaux poursuivis à l'étranger : Alexis Carrel avait obtenu le prix en 1912 (à trente-neuf ans) et M. André Cournand en 1956 (à soixante et un ans).L'histoire du professeur Guillemin présente pour la France un intérêt particulier. Après avoir passé plus de dix ans en Amérique et avoir acquis de là-bas une notoriété internationale, il fut invité en 1959 à donner une conférence au Collège de France, à la suite de quoi se décida son retour pour continuer ses recherches comme sous-directeur du laboratoire d'endocrinologie expérimentale de notre prestigieuse institution avec la plupart de ses collaborateurs. Mais l'unité prometteuse du Collège de France qui devait lui être confiée ne le sera jamais : et, en 1963 M. Roger Guillemin reprend le chemin des États-Unis. Dans l'entretien qu'il a accordé au docteur Jean François Lacronique, le professeur Guillemin expose le système américain de la recherche, dont la souplesse et l'ouverture s'opposent, selon lui, à un système français menacé de sclérose.

Par J.-F. LACRONIQUE, Le Monde, 10 décembre 1977

" Vous avez insisté à plusieurs reprises sur le fait que vous n'aviez pas manqué de moyens, lors de votre tentative de retour en France. On est pourtant impressionné par l'énorme quantité d'animaux qui vous ont été nécessaires pour l'isolement des peptides cérébraux.

- Il a fallu effectivement cinq millions de cerveaux de moutons pour obtenir quelques milligrammes de peptides purs. Ces chiffres sont spectaculaires, mais, en fait, impliquent seulement une question d'organisation. J'ai commencé à collecter par milliers des échantillons d'hypothalamus en France sur des cerveaux de moutons achetés aux abattoirs locaux. J'en avais réuni un demi-million avant mon départ pour les États-Unis, puis j'ai continué pendant un an encore à me fournir en France. La " matière première " que sont ces fragments de tissus représente en réalité un budget relativement faible. Le laboratoire du Collège de France qui continua le travail que j'avais commencé lors de mon séjour à Paris a probablement amassé des quantités équivalentes. Je tiens à nouveau à souligner que le genre de recherche que j'ai mené aux États-Unis ne réclamait, en aucun cas, d'instrumentation exceptionnelle et aurait tout aussi bien pu être fait en France qu'en Amérique.

- Parlons plus précisément du financement de la recherche aux États-Unis. Il est évident pourtant que la disponibilité de moyens de travail est plus grande ici qu'en France.

- Il est très juste de parler de " disponibilité " de moyens. Il est peut-être vrai que les crédits disponibles sont supérieurs aux États-Unis en valeur absolue à ce qu'ils sont en France, encore qu'il soit très difficile de faire des comparaisons globales de deux systèmes aux structures administratives comptables complètement différentes. Ce qui m'apparait par contre, fondamental, c'est la différence dans le pouvoir d'utilisation des crédits. Le laboratoire que j'ai ici comme celui que j'avais au Texas, m'a été livré nu : quatre murs, un budget et la possibilité de faire ce que bon me semblait de mon environnement de travail. Le laboratoire dans lequel je vis, avec mes douze collaborateurs et une vingtaine d'aides techniques, présente une structure et une organisation spécialement adaptées à nos besoins. D'un côté se trouve le laboratoire de biochimie, de l'autre, celui de biologie. Au centre, une salle de réunion commune et une petite bibliothèque autour de laquelle chacun de mes collaborateurs a son bureau. C'est une conception simple et très fonctionnelle. Nous sommes heureux et satisfaits de ce lieu parce que nous l'avons conçu et organisé nous - mêmes. Cette structure des locaux permet, en particulier, le travail en harmonie d'un groupe pluridisciplinaire comprenant des chimistes organiciens, des physico-chimistes, des médecins, des mathématiciens et même, pour un temps, un philosophe épistémologiste et sociologue. La disponibilité des crédits qui sont alloués pour une période de cinq années est quasi totale, une fois le montant de la somme déterminé. Je n'ai pas à convaincre quelque contrôleur financier de l'intérêt de l'achat d'un appareil, ou de l'engagement de deux techniciens non prévus au départ. J'achète ce dont j'ai besoin et j'utilise l'ensemble de ces ressources au meilleur rendement possible. C'est seulement si j'utilise mal ces ressources que je peux faire l'objet d'une critique. On me demandera des comptes, probablement d'ailleurs bien plus précis et détaillés qu'en France, mais on le fera à posteriori, au cours de la dernière année de mon contrat de cinq ans, pour justifier ou non sa prolongation. Puisque nous sommes responsables directs de l'argent qui nous est confié, nous évitons le gaspillage ou les duplications de matériel. Je vous dirai encore que, malgré l'étonnante souplesse du financement par l'État que je décrivais plus haut, les grandes fondations privées jouent, en Amérique, un rôle dans le financement de la recherche dont l'ampleur et la signification sont même sans mesure avec leur apport financier en tant que tel. Ce système représente la libre disposition de fonds quasi immédiats, quand l'occasion le demande. C'est souvent la différence entre arriver d'abord ou confirmer les résultats d'un autre six mois après. Autre retombée importante : l'incitation à une solidarité entre équipes scientifiques voisines. Nous partageons souvent le même appareillage coûteux. Par exemple, notre spectrographe de masse a servi pendant deux ans à de nombreuses équipes étrangères à l'institut parce qu'il était le seul disponible au sud de Los Angeles. De même, j'utilise maintenant le spectrographe à haut pouvoir de résolution que possède l'université d'État de Californie lorsque l'instrument que je possède est insuffisant pour certains types de recherche. "

Une remise en cause perpétuelle

- Vous avez, à plusieurs reprises, parlé d'un " climat politique " qui avait gêné votre activité de chercheur en France. Pouvez-vous affirmer que la vie du chef d'équipe américain est exempte de ce genre d'intrigue et de relations qui permet d'obtenir des moyens de travail ou de défendre la carrière de ses collaborateurs ?

- Pour répondre à votre question, il faut d'abord expliquer qu'elle n'a guère de sens pour un Américain : ce à quoi vous faites allusion simplement n'existe pas en Amérique. La notion de pouvoir dans la science, qui serait indépendant de la qualité scientifique, est inconcevable ici. Le système américain est bâti fondamentalement sur des principes d'honnêteté et de productivité scientifique que j'ai toujours vus respectés. Il est inconcevable et invraisemblable dans ce système qu'on maintienne en position de puissance un personnage médiocre devenu " personnalité ", quel que soit son âge ou son passé. Mais surtout, la carrière d'un chercheur ne repose en aucune manière sur la fidélité qu'il témoignerait à un " chef d'école " ou à un patron, comme cela se passe trop souvent en France, ce qui, d'ailleurs, est une incitation évidente au conformisme. Le conformisme est sans doute le pire défaut pour un chercheur, et c'est pourquoi le système américain encourage la diversité, la mobilité et la prise de risques personnels. Une carrière de chercheur dans ce pays n'est possible que par une suite de contrats qu'il faut renouveler tous les cinq ans, au prix d'efforts de constitution d'équipes pour chaque sujet d'étude. Chaque membre de l'équipe doit participer à la recherche dans le cadre de ces contrats. De cette manière chacun est endetté envers tous les autres membres du groupe et les carrières scientifiques ne sont jamais tributaires d'un unique personnage.

- Cette insécurité permanente, et cette compétition pour l'obtention des contrats, n'est-elle pas oppressante pour un chercheur qui a besoin de sérénité dans son cadre de travail, et d'une certaine continuité dans les moyens dont il dispose ?

- La sécurité d'un chercheur américain est dans sa liste de publications et la valeur de ce qu'on y trouve. Schématiquement, la manière dont se fait l'attribution des moyens de recherche aux États-Unis est la suivante : quels que soient vos diplômes antérieurs, on vous demandera ce que vous voulez faire, et pourquoi vous voulez le faire. On discutera avec vous les points faibles possibles de votre projet. Quand des sommes importantes sont en jeu - disons plus d'un quart de million de dollars. - cette discussion est menée par un groupe de confrères ou " pairs " (Per Review) qui peuvent venir vous rendre visite sur place. Puis on vous attribuera un budget pour trois à cinq ans pendant lesquels personne ne vous demandera rien. À la fin de la période contractuelle, quand le temps est venu de renouveler les crédits, vous recevez une nouvelle fois une visite des " pairs ". Pendant plusieurs jours, quelle que soit votre notoriété, on discutera vos résultats, la manière dont vous avez utilisé vos ressources, et l'organisation de votre plan de recherche. Cela s'appelle une " visite sur site " (Site Visit). Si vos résultats ne sont pas probants, on cherchera à en évaluer les raisons. Il se peut que le problème ait été plus complexe que vous ne l'aviez imaginé initialement, conceptuellement ou techniquement. Dans ce cas, on cherchera à redéfinir objectifs ou moyens, mais on présume d'abord de votre bonne foi et de votre bonne volonté, jusqu'à preuve évidente du contraire. C'est seulement si vous trahissez la confiance que l'on vous porte, ou si vous êtes totalement improductif, que le système américain devient impitoyable et rejette sans appel les médiocres ou les rares tricheurs.

Les relations interprofessionnelles

" Dans le même ordre d'idées, je trouve difficile de défendre, à la fin du vingtième siècle, la notion de perpétuité, tout au moins celle de direction à vie, quand il s'agit d'un organisme scientifique important dans l'existence de la nation - la plus haute instance de sa science en marche, - telle, par exemple, son académie des sciences. Une aussi haute fonction devrait être dévolue à relativement courte échéance, cinq ans, dix ans ; la qualité scientifique et l'efficacité de son titulaire devraient être évaluées et mises en cause régulièrement. C'est ainsi qu'avance la science. Il est puéril de le dire, mais, faite par les scientifiques, la science n'avance que si les scientifiques sont capables de la faire progresser. Dans la France de 1977, l'académie des sciences est gérée par des secrétaires perpétuels.

- Parlons des relations interprofessionnelles dans la vie professionnelle. L'Amérique a la réputation d'être un pays difficile à ce sujet, à cause de la compétition qui y règne.

- Cette réputation me semble tout à fait mal fondée. Il faut, en effet, tenir compte de l'extraordinaire mobilité des Américains et de la variété de ce qu'on peut faire dans ce pays. Ici, on peut changer d'équipe sans que cela prenne les dimensions d'un grave problème personnel. Les conflits de personnalités existent, comme partout, je pense. Mais ces tensions n'ont rien de nécessairement tragique et peuvent même être stimulantes. Cela doit être difficile à comprendre en France, comme j'ai pu m'en apercevoir à la lecture des journaux qui se sont beaucoup intéressés à mes relations avec mon collègue Schally ; on est d'abord attiré par l'anecdote, le " petit côté " des choses. Presque tous les journaux français ont consacré des colonnes à notre compétition ou à interpréter les raisons de mes difficultés lors de ma tentative de retour en France. On a, en revanche, fort peu parlé de l'histoire de mes travaux, de leurs résultats, des ouvertures procurées par cette recherche fondamentale à l'avenir de la médecine. Ce goût pour le côté anecdotique et passionnel des rapports entre collègues, et de la vie en général, n'est jamais constructif. On a le droit de ne pas s'aimer entre collègues, en Amérique comme ailleurs, mais les réactions ne sont jamais destructives. Je suis revenu en Amérique, en 1963, pour être en mesure de continuer le programme de recherche que je m'étais tracé et qui avait sa place dans la science, parce que, en France, en me fermant les portes d'un laboratoire où mon travail était organisé et déjà fructueux, on atteignait pratiquement comme résultat mon élimination pure et simple. Tout cela est possible dans le système français, tout au moins tel que je l'ai connu. C'est inconcevable aux États-Unis, où il n'existe en milieu académique ni hiérarchie désuète ni " mandarinat ". Oui, le système français me semble souffrir de la persistance d'une hiérarchie désuète et pas toujours légitime intellectuellement. Trop d'énergie et de temps sont perdus à s'assurer le bon vouloir de " mandarins ".

- L'Amérique est aussi connue pour héberger quelques " vedettes " à la forte personnalité, que leur notoriété ou leur puissance protège sans doute un peu ?

- Il existe dans ce pays des vedettes, c'est incontestable. Mais, d'une part, le pays est plus grand - il y a de la place pour plus de monde - et les moyens accordés à une vedette ne sont pas pour autant pris aux dépens d'équipes plus modestes. D'autre part, l'autorité est complètement décentralisée.

- Quelle part attribuez-vous à l'acquis socio-culturel et aux principes d'organisation pour expliquer votre satisfaction de travailler aux États-Unis ?

- Je dois admettre que les caractéristiques du système américain qui me paraissent les plus attrayantes tiennent autant aux habitudes culturelles qu'aux facilités structurelles de l'organisation américaine. Les discussions professionnelles entre collègues sont toujours faciles et les jeunes qui débutent y tiennent tout aussi bien leur place que les anciens. Houston, au Texas, où nous avons habité pendant si longtemps, et San-Diego, où se trouve le Salk Institute, ne sont pas le désert du Far-West des bandes dessinées. Il y a de merveilleux concerts, d'excellents musées, des bibliothèques de premier ordre, la distance n'est pas un obstacle pour rencontrer des amis ou participer à un événement culturel, les services intérieurs d'avions étant nombreux et peu coûteux. Les rapports non professionnels avec les collègues du milieu académique de la faculté des lettres, des beaux-arts, du conservatoire de musique, sont aisés, fréquents, amicaux et enrichissants. On se reçoit beaucoup, mais avec simplicité, l'aide de maison étant pratiquement inexistante. Nul, ici, ne se sent enfermé, pas plus en son lieu de travail que dans sa propre discipline ; on est en droit de s'intéresser à celle des autres, les échanges sont aisés et souhaités. En somme, les relations humaines ne sont pas " compliquées ", elles ne sont, en tout cas, pas marquées ou structurées par des rapports d'autorité ou de caste. Chacun a des responsabilités et les assume, le voisin ou le collègue n'est pas un ennemi. S'il est un compétiteur sur le plan scientifique, c'est dans le bon sens du terme ; chacun sait que cette compétition se fera au grand jour, sur les critères aussi objectifs que possible, et qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter de quelque force souterraine, affective ou, moins encore, politique. Pouvez-vous en dire autant des structures socio-culturelles françaises, pour reprendre votre question ? Mais laissez-moi ajouter encore un mot. Si honoré individuellement qu'il soit, le scientifique aujourd'hui sait qu'il n'a pas fonctionné seul. J'ai constamment parlé d'un travail, d'un effort de groupe. Tous mes collaborateurs d'aujourd'hui et d'hier participent donc à la distinction de ce prix Nobel. Plusieurs d'entre eux, Sakiz, Burgus, Vale, seront à Stockholm avec moi dans la joie de la cérémonie."

 

" Un regrettable incident "

Le Monde, 4 mars 1978

Le professeur Roger Guillemin, prix Nobel de médecine 1977, est arrivé à Paris mercredi 1er mars, sur l'invitation de l'assemblée des professeurs du Collège de France. Il doit donner une série de conférences dans le cadre de cette Institution dans les prochaines semaines.

À son arrivée à Paris, le professeur Guillemin apprit avec surprise la décision de l'Académie de médecine de ne pas le nommer associé à titre étranger (1). " Je n'ai jamais été candidat à l'Académie nationale de médecine ", a-t-il précisé, " et ma surprise ne vient pas du caractère négatif de cette nouvelle, mais des commentaires désobligeants qui en ont été faits. "

Le professeur Guillemin a insisté sur le fait que dans la seule interview qu'il ait accordée à un journal français (le Monde du 10 décembre 1977), il avait décrit un système et des méthodes d'organisation de la recherche médicale qu'il connaît bien pour y avoir vécu trente ans. Ce système est celui des États-Unis, et " j'avais soigneusement évité d'émettre la moindre critique à l'égard du système français, que je connais mal. Tout jugement de valeur entre les deux systèmes était ainsi entièrement laissé au lecteur. " Cette mise au point lui paraît cependant nécessaire pour qu'une polémique ne naisse pas d'un malentendu, ou même de commentaires " inexacts et inappropriés ".

[Le règlement de l'Académie nationale de médecine précise qu'un associé étranger peut être élu sans avoir fait acte de candidature. Pour ce qui concerne l'élection récente, les candidatures de trois personnes de niveau scientifique équivalent, dont deux prix Nobel, étaient présentées à la même session.

Bien que les délibérations de cette élection aient été tenues secrètes le choix se serait alors porté, selon, des académiciens que nous avons contactés, sur le professeur Michael Heidelberger " puisqu'il est le plus âgé ". Le professeur Heidelberger a quatre-vingt-dix ans.

Plusieurs de ces académiciens ont tenu à nous assurer que la personnalité, ou les déclarations du professeur Guillemin à propos du système français n'avaient joué aucun rôle dans cette élection, qu'ils ont cependant qualifié de " regrettable incident ", dont la responsabilité ne repose que sur une programmation maladroite.]


Roger Guillemin, la recherche sans confort


Né en Bourgogne et devenu citoyen américain, ce bâtisseur de l'endocrinologie, Prix Nobel de médecine en 1977, regarde avec tristesse et sévérité les chercheurs de son pays natal

Jean-Yves Nau, Le Monde, 6 mai 2005

« ANDOUILLETTEMENT », dit-il dans un malicieux sourire. Vient-il de forger le néologisme ? L'a-t-il au contraire déjà servi à un autre interlocuteur qui l'interrogeait sur son analyse de la situation de la recherche scientifique en France ainsi, plus généralement, que sur l'évolution de la société française ? On ne le saura pas.Ce matin de printemps, au huitième étage d'un hôtel lyonnais qui borde le Rhône, le professeur Roger Guillemin contemple avec nostalgie cette cité qui l'a vu faire sa médecine il y a soixante ans déjà. Il avait alors abandonné Dijon pour Lyon. En 1948, après quelques remplacements de médecin dans un petit village bourguignon, il a quitté la capitale des Gaules pour une année de travail expérimental sur l'hypertension artérielle à McGill (Montréal) dans le laboratoire de Hans Selye, l'inventeur du concept de stress. Retour à Lyon le temps de soutenir sa thèse de docteur en médecine. Depuis, le colauréat du prix Nobel de médecine en 1977, qui vient de passer élégamment le cap des 80 ans, n'a pas cessé de voyager, de chercher, de comprendre. A la mi-avril, Roger Guillemin a signé, avec une dizaine d'autres Nobel, un appel solennel pour que les fruits des sciences du vivant soient plus équitablement répartis, dans le monde, entre ceux qui engrangent et ceux qui ne parviennent même pas à grappiller (Le Monde du 15 avril). C'était à l'occasion du forum international BioVision, organisé à Lyon. Assis à côté de François d'Aubert, ministre délégué à la recherche, celui qui a la double nationalité française et américaine n'a pas craint de lui faire part de son diagnostic quant au mal qui ronge la recherche française. « Lui ai-je seulement appris quelque chose ? », s'interroge-t-il. Ensuite, il a rejoint son havre familial californien, ses créations picturales sur ordinateur, le bureau qu'il conserve toujours au Salk Institute, ses anciens élèves devenus des maîtres et les nombreux chercheurs français qui ont choisi de travailler dans cette Silicon Valley des biotechnologies. Face à la grisaille du Rhône, dans ce Lyon qui s'éveille, le professeur Guillemin reprend les grandes étapes de son périple nord-américain, qui le vit travailler tour à tour à Montréal, à Houston puis à San Diego. Un parcours qui démarra par un drame. En 1952, lui et trois de ses jeunes collègues de laboratoire contractent une tuberculose auprès d'animaux. Lui seul en réchappera, après une méningite qui, sans la streptomycine - qui venait d'être découverte -, l'aurait sans aucun doute emporté. La mort s'éloigne; le jeune scientifique prend pour épouse son infirmière française. C'est aussi l'époque des premières bourses substantielles offertes sur de courtes périodes et qui lui permettront de progresser à grands pas dans l'exploration de cette discipline encore en gestation qu'était à cette époque l'endocrinologie. « Nous étions alors pleinement conscients de vivre une grande aventure, d'être en train de découvrir des clés essentielles à une meilleure compréhension de la physiologie via les relations entre le cerveau et le système endocrinien. De ce fait, nous étions totalement investis dans notre quête, confie-t-il. Je me souviens par exemple que nous n'avons pas hésité, au Texas, à réunir des fragments cérébraux prélevés sur des millions et des millions de moutons pour isoler l'hormone qui, depuis l'hypophyse, agit sur la thyroïde. » Entre-temps, il y eut cette blessure qui n'est sans doute pas encore parfaitement cicatrisée. Sa réputation grandissante outre-Atlantique avait atteint le vénérable et prestigieux Collège de France. On lui offrit d'y entrer avec la promesse, non écrite, de prendre un jour la chaire de physiologie. Retour en France du couple et de ses six enfants. « Il faut bien convenir que c'était une vie très agréable », confesse le professeur Guillemin, qui multipliait alors les vols Paris-Boston. Mais voilà que la chaire promise devient inaccessible.C'est le retour définitif sur le sol américain et la poursuite de la grande entreprise du décryptage du dialogue hormonal, qui a permis de mettre au point de très nombreux médicaments et qui s'ouvre aujourd'hui sur de nouveaux et formidables horizons cérébraux. Le médecin et philosophe François Dagognet souligne ainsi dans le récent Dictionnaire de la pensée médicale (PUF) que Roger Guillemin « a mis en évidence un opium secrété en quantités infimes par le cerveau : les opioïdes, baptisés enképhalines ». Depuis son poste d'observation californien, le professeur commente avec sévérité la situation française et les revendications des chercheurs en colère contre la politique du gouvernement. « Je trouve quelque peu ahurissant le fait de donner des postes permanents à des doctorants, dit-il. C'est beaucoup trop tôt. Le système américain n'est pas, loin s'en faut, fonctionnarisé comme peut l'être le français. Il est fondé sur la liberté et la reconnaissance de la qualité de ce qui est fait. La plupart des grandes universités, Harvard, Stanford, Columbia, sont des maisons privées. Pour ma part, je ne me suis jamais inquiété de mon avenir, et il ne m'est jamais venu à l'idée de réclamer un poste où l'on garantirait mon salaire à vie. C'est absolument indéfendable. Mais il faut aussi dire que, pendant toute la période où j'ai cherché, j'ai gagné ma vie en enseignant la physiologie à des milliers d'étudiants. » Pour lui, l'une des grandes causes du mal français réside dans le fait que la forteresse du CNRS, plus encore que celle de l'Inserm (l'Institut national de la santé et de la recherche médicale), s'est bâtie à l'extérieur des universités. Ces dernières, si elles continuent généralement à dispenser un bon enseignement, ne participent donc plus à la création des nouvelles connaissances. Ainsi voit-il avec tristesse son pays natal - dont il ne comprend pas qu'il puisse voter non au prochain référendum - « succomber aux sirènes de cette pernicieuse association de confort fonctionnarisé, de plaintes récurrentes et de peur del'avenir ». La manifestation collective, selon lui, de l' « andouillettement ». 

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