Dynamique nouvelle pour les chercheurs, par Jean-Marc Egly

Le premier bilan de l'Agence nationale pour la recherche est encourageant. Une vision optimiste ?

Tribune, LM, 14 juin 2007

Deux ans après sa création, l'Agence nationale de la recherche (ANR) semble inscrite dans le paysage scientifique français. Acteur de la montée en puissance progressive de l'ANR, il paraissait utile d'apporter un éclairage sur son mode de fonctionnement. Malgré la rapidité de la mise en place de l'ANR et son caractère novateur, les premiers résultats des appels à projets sont encourageants. Tout d'abord, les scientifiques qui dialoguent avec l'ANR, y compris ceux qui demeurent réticents sur son mode de fonctionnement, reconnaissent que celle-ci a sélectionné des projets émanant d'équipes de recherche françaises de haut niveau et qu'elle leur apporte des dotations financières significatives (380 000 euros de dotation moyenne par projet en 2005), ce qui leur donne une visibilité sur les trois années à venir. Cette évolution très appréciée leur permet, une fois le financement obtenu, de se concentrer sur leur projet de recherche, sans avoir à perdre leur temps à chercher des dotations complémentaires, comme cela se produisait par le passé. Cette situation est le résultat d'une procédure de sélection conduisant à financer environ 25 % des projets déposés. Un tel taux de succès apparaît comme pertinent : suffisamment rigoureux pour privilégier et reconnaître l'excellence tout en n'étant pas décourageant. A titre d'exemple, en 2006, le taux de succès du National Institute of Health s'établissait à environ 16 %, celui du 6e programme-cadre européen de recherche et développement de l'Union européenne était de 18 %. Au-delà de ces données, l'ANR a d'ores et déjà permis de dresser, discipline par discipline, un formidable état des compétences et du potentiel de la recherche française. La somme d'informations recueillies par la lecture collective des 12 000 projets déposés en 2005 et 2006 débouche sur une meilleure identification des secteurs à soutenir, des centres d'excellence, des besoins nouveaux, données qui devraient s'avérer très utiles dans la définition de la politique scientifique à mettre en oeuvre pour les prochaines années. Cela étant, l'apport structurel principal de l'ANR reste la diffusion de la culture de la recherche sur projet où le demandeur doit préciser la ou les questions auxquelles il prétend répondre. Même s'il serait faux d'affirmer que la notion de projet n'existait pas avant la création de l'ANR, tant la nature même de l'activité de recherche reste indissociable de cette notion, il n'en demeure pas moins que les équipes candidates aux appels à projets doivent désormais définir et formaliser un projet ex ante, et non plus se contenter de rédiger un rapport d'activité a posteriori. En outre, dans la mesure où les équipes concernées bénéficient d'un financement conséquent émanant d'une seule source, la logique de projet va de pair avec une responsabilisation accrue des chercheurs, souvent plus motivante ; on évite ainsi une dilution des responsabilités qui accompagne l'effet de saupoudrage des crédits.

Certes, une grande partie des appels à projets est "orientée", car concernant des thématiques définies a priori, ce qui suscite l'étonnement des tenants de la liberté de la recherche. Notons, malgré tout, combien ces orientations sont larges. Peut-on par ailleurs contester la pertinence du financement de projets sur la biodiversité, sur les bioénergies au moment où les préoccupations environnementales se font plus présentes ? De même, est-il anormal, compte tenu de la demande sociétale, de proposer des financements pour des projets s'intéressant aux maladies neurodégénératives ou aux maladies rares ? Dans l'hypothèse où les spécificités des travaux d'une équipe ne correspondraient à aucun des appels à projets, celle-ci peut les présenter dans le cadre du programme dit "blanc", qui constitue un dispositif nouveau et bienvenu dans le système français de recherche et d'innovation. Seules comptent, au moment de l'évaluation, l'excellence et l'originalité du projet dans lequel il est laissé libre cours à la créativité, à la prise de risques. A cela s'ajoute le programme Jeunes Chercheurs, qui a permis, entre 2005 et 2006, de responsabiliser 400 d'entre eux en disposant des ressources nécessaires à la constitution d'une équipe, premier pas vers leur prise d'autonomie. La logique de financement de la recherche sur projets conduit ainsi à donner des "coups d'accélérateur" sur des idées émergentes, qui n'auraient pas trouvé de financement dans le système habituel. Elle est également la plus à même de faire naître des projets interdisciplinaires au moment où l'on constate que les grandes découvertes futures se trouvent aux interfaces des disciplines. Cela est également le moyen de structurer des thématiques de recherche et d'associer à des laboratoires reconnus au niveau international des petites équipes de recherche ayant certaines spécificités. Ce bilan positif ne signifie pas pour autant que l'ANR a atteint son régime de croisière. Il s'agit désormais pour elle de poursuivre, dans la voie de la professionnalisation de la procédure d'expertise des projets déposés, la mise en place des comités d'évaluation et la sélection des experts. Ces comités doivent veiller à éviter de passer à côté de projets remarquables, mais aussi s'engager sur des projets à risques. Ils doivent tenir compte de potentiels conflits d'intérêts, ainsi que d'une certaine bienveillance dans un monde où tous se connaissent.

Pour autant, le risque zéro n'existe pas. Les comités d'évaluation de l'ANR sont dans une position comparable aux journaux à comité de lecture auxquels il arrive, suite à des expertises, de publier des articles qui n'auraient pas dû l'être ou de laisser de côté des articles excellents. La transparence donnée à la composition des comités d'évaluation, à la liste des projets retenus et aux financements attribués est un premier gage de qualité. La publication de travaux de haut niveau, la prise de brevets, les réalisations technologiques et la qualité du rapport de fin de contrat attesteront in fine non seulement du travail des porteurs de projets, mais également de celui des comités. Par ailleurs, l'ANR doit trouver les moyens d'impliquer davantage les PME dans les projets de recherche partenariale qu'elle finance. Là aussi, il y a matière à réflexion. L'affichage est-il suffisant ? Est-ce que répondre à de tels appels d'offres nécessite un investissement trop lourd de la part des PME pour des résultats incertains ? Est-ce dû à des délais trop longs entre l'appel à projets, le résultat de l'expertise et l'engagement financier ? Autant de questions qui doivent trouver des réponses rapidement. Le dernier chantier concerne la programmation 2008. Si des évolutions ont été apportées dès 2006 avec le lancement de programmes en sciences humaines et sociales ou transnationaux Eranet, ou en 2007 avec des programmes nouveaux, comme la chimie pour un développement durable, la matrice d'ensemble est restée stable. Sachant que la durée de vie optimale pour un programme thématique est estimée à trois ans, la programmation 2008 devrait se traduire par un fort renouvellement. Ce véritable défi consistera à trouver un point d'équilibre entre les priorités définies par les autorités de tutelle de l'ANR reflétant une certaine demande sociétale, un désir politique, les propositions de la communauté scientifique dans son ensemble et le perçu de nos compétences.

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