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| Entretien avec Eugène Aujaleu
(9 juin 1990, J-F. Picard) |
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![]() DR |
Voir aussi les discours prononcés à l'occasion de son jubilee le 6 février 1980 ainsi que sa notice nécrologique
Aux
origines lointaines de l'Inserm, la loi de 1902 sur l'hygiène
Sous la
Troisième République, il y a eu épisodiquement des
`ministères' de la santé ou de l'hygiène, mais leur
existence était éphémère. De plus, ces
ministères ou secrétariats d'état n'étaient
jamais très `médicalisés'. En
réalité, les responsabilités de l'Etat en
matière de santé publique étaient assurées
par le ministère de l'Intérieur où il existait une
direction chargée de ces questions. À côté de
celle-ci, on avait le Conseil supérieur d'hygiène publique
créé par une loi de 1902, époque où on
avait élaboré des règles d'hygiène et de
médecine préventive. Cette instance était
animée par des experts, le plus souvent des professeurs de la
Faculté de médecine de Paris qui donnaient les conseils
d'ordre technique au ministère de l'Intérieur et menaient
de fait la politique de santé publique dans notre pays. Quand le
Conseil supérieur rendait un avis, l'administration s'inclinait.
Sa vocation principale était la lutte contre les
épidémies et il faut rappeler qu'on distinguait alors
entre les maladies purement contagieuses et les maladies à la
fois contagieuses et épidémiques. La tuberculose
était contagieuse, mais pas épidémique (sauf
exception). Les maladies épidémiques étaient la
fièvre typhoïde, le typhus, le choléra, etc., telles
que mentionnées dans la loi de 1902.
Survient
la Seconde Guerre mondiale
En 1939, il
n'y avait que deux médecins pour s'occuper des questions de
santé publique au ministère de la Santé, Cavaillon
(un hygiéniste, je crois) et Xavier Leclainche dont la principale
qualité était d'être le fils du grand Leclainche, un
médecin qui avait fait de nombreux travaux d'artériotomie
en expérimentation animale. Tous deux étaient Inspecteurs
généraux au moment où la guerre a
éclaté. C'étaient les seuls experts du
ministère en dehors, évidemment, de leurs collègues
du Conseil supérieur d'hygiène. Ils ont été
tous les deux remerciés par Vichy, Cavaillon était
franc-maçon, quant à Leclainche je ne sais pas...
peut-être. Cavaillon n'a pas été liquidé
très proprement, on l'a mis sur la touche et il a
été plus ou moins recueilli par l'Institut Fournier. Quant
à Leclainche, on l'a nommé directeur de l'hôpital
psychiatrique de Toulouse. Entre temps, Vichy développait
l'apport médical dans les services de la Santé publique,
le ministère ayant été confié à un
chirurgien parisien, le docteur Serge Huard.
... et la création de l'Institut national
d'hygiène
L'INH a
été créé sous Vichy. Sa direction a
été confiée à un professeur de la
Faculté de Marseille, André Chevallier, un homme de
qualité. L'INH venait de la nécessité de fournir au
ministère des informations autres que celles qui pouvaient venir
du Conseil supérieur d'hygiène, par exemple les
données statistiques fournies par les dispensaires. En 1941, le
problème de la lutte contre les maladies infectieuses
épidémiques était largement dépassé,
en revanche la lutte anti-tuberculeuse et les maladies
vénériennes avaient pris une importance
considérable. Les dispensaires tuberculeux avaient des
statistiques, mais dont personne ne se servait. C'est ainsi que l'INH a
porté essentiellement ses efforts sur des maladies que nous
appelons aujourd'hui des `maladies sociales' et qu'il a
développé ce qu'on appelle l'épidémiologie.
Les
raisons de la nomination de Louis Bugnard à la direction de l'INH
Le professeur
Chevallier n'avait pas d'affinités particulières avec le
régime de Vichy. La preuve ? Il n'a pas eu de problème
à la Libération. Louis Bugnard a pris sa succession
beaucoup plus tard puisque j'ai très nettement le souvenir du
moment où on a nommé, c'est-à-dire en 1946 lorsque
Tanguy-Prigent était ministre de la Santé (après
François Billoux). Pour parler franchement, je pense que les
relations de Bugnard et du président Auriol, tous deux
toulousains, tous deux socialistes, ne sont pas étrangères
à cette nomination. Bugnard était professeur de physique
à la Faculté de Toulouse et rien ne le préparait
à ce genre de fonctions, sauf qu'il avait été
très actif et très courageux pendant la Résistance.
Bugnard et moi avions fait nos études de médecine
ensemble. Il était un peu plus âgé que moi car il
était passé par Polytechnique. Je me souviens que lorsque
nous étions en première année de médecine,
il portait encore l'uniforme d'officier d'artillerie. Grâce
à cette double formation, il était devenu professeur de
physique médicale et de radiologie à la Faculté de
Toulouse.

Les trois premiers directeurs de l'INH, de g. à dr. E. Aujaleu, A. Chevallier, L. Bugnard
Comment
a t il pris les choses en main ?
Progressivement...
Bugnard était le contraire d'un administratif. C'était un
savant, pas un organisateur. Quand on lui demandait de l'argent, il en
avait toujours un peu dans sa poche qu'il vous donnait ...Comme
ça. Mais il a eu un mérite essentiel : il a compris que
l'INH ne pouvait pas se limiter à ce qu'on lui avait
demandé de faire au départ, c'est-à-dire uniquement
l'exploitation des statistiques des dispensaires. Il pensait que l'INH
devait faire un peu de recherche et il a fait profiter l'organisme de
son vaste entregent. Grâce à des bourses, il a
envoyé beaucoup de jeunes médecins aux Etats-Unis ou en
Angleterre. Voilà le grand effort de Bugnard pour la recherche
médicale. Mais ce n'est jamais allé très loin, le
budget de l'INH n'était d'ailleurs pas fait pour ça. Cela
étant, Bugnard a permis de former un certain nombre de jeunes
gens aux techniques de la recherche et de leur faire prendre conscience
de l'importance de la recherche médicale. J'avais
été nommé directeur général de la
Santé à la Libération et nos relations
étaient excellentes depuis nos études à Toulouse,
mais il était souvent malade et il me disait souvent qu'il avait
envie de laisser tomber. Nous, au ministère, nous étions
bien content d'avoir l'INH qui nous fournissait les renseignements dont
nous avions besoin, mais nous ne nous rendions pas bien compte qu'il y
avait quelque chose qui ne marchait pas bien dans le secteur de la
recherche médicale. En réalité, pour la recherche,
on avait le CNRS auprès duquel Bugnard présidait
d'ailleurs la commission de médecine...
En
1964, vous succédez à Bugnard
Cela s'est
fait de manière imprévue. En 1964, cela faisait vingt ans
que j'étais au ministère de la Santé comme
directeur, on disait que j'avais battu le record de durée. Un
jour, je l'ai su par le mari de Simone Weil avec qui j'avais de bonnes
relations, le ministre de la Santé, Raymond Marcellin,
déclare qu'"...Il ne pouvait plus y avoir deux ministres dans
le même ministère !"(il s'agissait évidemment de
lui et de moi). Marcellin m'a poussé à
l'extérieur, mais il l'a fait très correctement puisqu'il
m'a trouvé un point de chute plus qu'honorable. Marcellin avait
décidé de remplacer Bugnard qui était très
fatigué et qui voulait s'en aller, l'intéressé
ayant pris sa retraite, on m'a nommé directeur de l'INH. Mais le
ministre m'avait informé de ses projets :"ce que je vous
demande maintenant, c'est de développer un 'vrai' institut
de recherche médicale". J'ai donc pris mes nouvelles
fonctions avec l'objectif bien précis de créer un
organisme de recherche médicale qui se séparerait plus ou
moins du CNRS. Ce devait être l'Inserm.
C'est
l'époque où la DGRST mettait en place des nouveaux
instituts de recherche
Exactement et
c'est elle qui a quelque peu dépossédé l'INH de ses
prérogatives. Quand celui ci est devenu l'Inserm en 1964,
j'allais chercher mes crédits à la DGRST avec je dois le
dire une compréhension extraordinaire de la part de ses
comités. Vraiment, les gens de la DGRST ont été
très gentils avec moi !
Les
grands cliniciens et les pasteuriens étaient bien
représentés à la DGRST
Robert
Debré a joué un rôle important à
l'époque. En fait, tous les grands médecins étaient
partisans de faire une recherche médicale plus ou moins
appliquée. Mais cela provoquait parfois des affrontements avec
les biologistes, notamment ceux de l'Institut Pasteur. Il y a quelques
années, lors d'une séance à la Sorbonne,
François Jacob a fait une critique très
désagréable de l'INH. Il avait déclaré :"au
début de ma carrière, j'avais demandé de l'argent
pour faire des travaux en biologie fondamentale et le directeur de
l'époque (il n'a pas cité le nom de Bugnard) avait
refusé". Ces paroles m'ont profondément
choqué. Il faut se rendre compte de ce qu'à
l'époque la biologie moléculaire était tout de
même bien éloignée de la recherche médicale !
Certains chercheurs voulaient en finir avec la recherche clinique, mais
les médecins ne pouvaient tout de même pas couper les ponts
avec une recherche médicale, une recherche que j'appellerais
appliquée, même si le terme n'est pas très bon...
Depuis des lustres, les pasteuriens voulaient
démédicaliser la recherche! Je me souviens d'une anecdote
à ce sujet. Lorsque je suis arrivé à Alger en 1943,
mon ministre Adrien Tixier me disant :"ah ! Monsieur Aujaleu, vous
allez enfin nous débarrasser de `Pasteur' !". En fait,
l'Institut Pasteur avait de longue date une vision
particulièrement hégémonique de la recherche
médicale...
Heureusement
vous aviez le soutien des cliniciens...
Robert
Debré eut un rôle central dans la réforme
hospitalière de 1958 et un rôle symbolique dans la
naissance de l'Inserm. Quant à Jean Bernard, c'était un
jeune, la génération suivante et c'est lui que j'ai mis
à l'Inserm à la présidence de mon Conseil
d'administration. J'ai aussi beaucoup travaillé avec Jean Dausset et on lui a installé une unité Inserm, il s'était
affirmé en 1958 avec Debré, quand nous avions fait la
réforme des Centres hospitalo-universitaires (C.H.U.). Georges
Mathé a eu un rôle très important dans les
débuts de l'Institut, je pense surtout pour des raisons
politiques, il était gaulliste. Il a joué un rôle
très important dans son organisation en tant que conseiller de
Marcellin. Pour nous, le point intéressant est qu'il avait
l'oreille de ses confrères cliniciens.
La mise
en place de l'Inserm
Raymond
Marcellin a accepté que j'emmène avec moi un certain
nombre de collaborateurs du ministère de la Santé. J'avais
demandé sept ou huit personnes auxquelles je tenais et il les a
détachées. Du côté de l'INH, j'étais
secondé par un adjoint de Bugnard, un type efficace, Jean-Pierre Bader. Il a donc fallu
élaborer le statut d'un nouvel établissement public ce que
l'on a fait en étroite concertation avec le Conseil d'Etat. Une
petite anecdote à propos du sigle du nouvel organisme, Inserm. On
m'a reproché d'avoir mis la Santé avant la Recherche
médicale. Certains disaient"c'est parce qu'Aujaleu vient de
la (direction de la) Santé qu'il l'a fichue en premier".
Pas du tout, c'était tout simplement pour rendre le sigle
prononçable : vous imaginez INRMS ? On a donc bâti le
statut de l'Inserm, on l'a doté d'un conseil d'administration,
comme tous les établissements publics, mais aussi d'un conseil
scientifique. En fait pour établir sa structure administrative,
on s'est reposé sur le précédent que constituait
l'INH. En revanche pour la structure scientifique, on a innové
avec le concept d''unité de recherche' pour désigner
chacun de nos laboratoires.
Où
installer le siège du nouvel organisme ?
Pour
m'installer, j'avais reçu en héritage de Bugnard un petit
hôtel particulier sis rue Léon Bonnat dans le XVI
arrondissement parisien, un endroit délicieux. Mais s'il
était très bien pour ce que faisait l'INH, la place
était insuffisante pour y installer la direction de l'Inserm.
J'ai alors négocié avec le ministère des anciens
combattants pour obtenir un terrain dont ils disposaient à
Boulogne et j'y ai mis une grande partie de l'administration. Cela n'a
pas suffi. J'ai aussi profité du fait que le ministère de
la Santé possédait un domaine au Vésinet et j'y ai
mis quelques-uns de nos services, comme les statistiques sur les causes
de décès ( Roussel ). Mais les déplacements entre
l'avenue Mozart, Boulogne et au Vésinet, que de temps perdu et
c'est au moment où j'ai quitté la maison, en 1969, qu'on
a
commencé d'envisager le site de Tolbiac où l'Inserm est
désormais installé.
Les
unités de recherche de l'Inserm étaient destinées
à s' implanter dans les hôpitaux
À
l'INH, il existait déjà des groupes de recherche dans
certains hôpitaux, comme à Saint Antoine ou à
Broussais... Mais ils étaient parasites considérés
comme des parasites par l'administration de l'Assistance publique. En
tout cas, ils étaient soumis à la bonne volonté des
hôpitaux et éventuellement à celle de l'Enseignement
supérieur. Mais comme la création de l'Inserm s'est
accompagnée de bons budgets d'équipement, cela nous a
permis de passer des conventions avec l'Assistance publique de Paris
pour bâtir des locaux sur ses sites. Le Commissariat au Plan nous
donnait l'opportunité d'implanter cinquante nouvelles
unité de recherche. À Bicêtre, j'ai
créé ex-nihilo le laboratoire de Marcel Bessis, comme
celui de E. E. Baulieu qui fonctionne toujours aujourd'hui. De
même, l'Inserm a installé l'UR de Jean Dausset à
Saint Louis. J'avais un avantage sur l'INH de Bugnard. Pendant vingt
ans, j'avais construit des hôpitaux et je savais combien cela
coûtait. Je savais comment m'y prendre pour obtenir de l'argent,
c'est-à-dire présenter des budgets d'équipement. Je
crois que la présentation de mes projets hospitaliers à
l'époque où j'étais directeur de la Santé
m'a beaucoup servi pour présenter des projets d'UR, je dirais
`prêts à l'emploi'. C'est probablement l'une des raisons
pour lesquelles Raymond Marcellin m'avait confié la direction de
l'Inserm. Il aurait pu prendre quelqu'un d'autre, mais les gens capables
de bâtir des projets sur le plan administratif et technique
n'abondaient pas sur le marché...
Il y
avait aussi l'idée de décentraliser les laboratoires
De son temps,
l'INH avait effectivement été très `parisien'.
Certes, il y avait quelques équipes à Lyon, mais pas
grand-chose ailleurs. On a donc construit non seulement à Paris,
mais aussi en province ou le Commissariat au Plan voulait nous voir
implanter 40% de nos nouvelles unités. Mais cette
décentralisation ne s'est pas faite sans mal, car je n'avais pas
toujours l'accord des provinciaux. A Lyon, il n'y a pas eu d'histoire,
pas plus qu' à Toulouse. À Lille, l'Inserm a
installé une UR sur la bilharziose. Mais dans l'Ouest, ça
a été plus difficile. J'ai réussi à
créer une unité de recherche sur les problèmes de
l'hépatite à Rennes. Mais quand j'ai voulu faire quelque
chose sur l'alimentation à Nantes, je n'ai trouvé personne.
Les
relations avec les autres organismes de recherche
Avec Pasteur,
elles étaient très délicates car l'Institut payait
mieux ses chercheurs que je ne pouvais le faire. J'avais
été nommé membre du conseil d'administration de
l'Institut Pasteur, mais cela n'empêchait pas les
difficultés... On n'a jamais pu réduire la
différence de traitements entre les chercheurs de pasteur et ceux
de l'Inserm. Pourtant, j'estimais que nous avions vocation à
chapeauter l'ensemble de ce qui se faisait en France. Mais je
n'étais pas suffisamment fort pour imposer mes volontés
à Pasteur. Avec le CNRS, en revanche, cela n'a pas fait
d'histoires, les frontières entre les deux organismes n'ont pas
été difficiles à tracer. Il y a eu des
échanges de personnel. Par exemple, quand j'allais à la
DGRST pour discuter mon budget, j'étais souvent aidé par
mes collègues du CNRS. Dans le même ordre d'idée,
j'ai un souvenir très précis de nos relations avec le CEA
(l'énergie atomique). Un jour, on me chipote pour une petite
somme de rien du tout. Francis Perrin, qui était alors le patron
du CEA prend la parole, spontanément, et il dit à mes
chipoteurs,"écoutez, laissez cet argent à monsieur
Aujaleu, vous n'avez qu'à le soustraire de mon budget, ça
ne nous retirera pas grand-chose...". Quant au Service central de
protection contre les rayonnements ionisants, le SCPRI, il avait
été créé sous la tutelle de l'INH sous la
direction du pr. Pellerin. Mais Pellerin qui était comme Bugnard
un physicien ne s'entendait pas très bien avec lui. Quand on a
installé l'Inserm qui reprenait la tutelle du SCPRI, je ne
comprenais pas très bien les raisons de leur différend.
Bref, j'ai laissé Péllerin tranquille et il a
travaillé (pas toujours avec l'adresse souhaitée), mais
son bazar marchait quand même, bien qu'il ait gardé une
grande autonomie dans son fonctionnement. De même, le partage de
compétence s'est opéré sans difficulté avec
l'Insee, ce dernier ayant décrété que les
statistiques des causes de décès devaient être de
notre ressort.
À
côté des laboratoires, il y avait le problème des
chercheurs
Pour le
recrutement des chercheurs, nous avons mis en place dès 1964 les
Commissions scientifiques spécialisées (CSS) avec un
conseil scientifique (CS) qui chapeautait l'ensemble. J'avais treize
commissions qui ont très bien fonctionnées. Mais en 1968,
j'ai été, comme tout le monde, embêté par mes
gars, j'ai dû mettre un peu d'eau dans mon vin.
C'est-à-dire que j'ai dû accepter de mettre davantage de
représentants du personnel dans les commissions.
1968
à l'Inserm
Au mois de
mai 1968, j'étais à Genève où je
présidais la délégation française à
l'Assemblée mondiale de l'O.M.S. Arrivent les
événements à Paris. Cela ne se passait pas bien
à l'Inserm, manifestations, occupation des locaux, etc. J'ai
demandé aux Affaires étrangères si je devais
rentrer, réponse :"vous présidez la session de
l'O.M.S., vous devez rester". Je suis donc resté à
Genève jusqu'à la fin du mois et quand je suis
rentré, les événements les plus graves
s'étaient déjà passés. Mais j'ai quand
même eu quelques ennuis. On voulait m'empêcher de
réunir le conseil scientifique. Mes `révolutionnaires'
occupaient mon bureau, ils étaient en grève, mais ils
téléphonaient partout... Bref, il s'agissait de savoir si
on allait les payer. Le personnel administratif avait travaillé,
lui. Seuls les chercheurs et les techniciens avaient fait la
grève. Je vais voir mon ministre, Maurice Schuman :
"Ça
fait un mois qu'ils sont en grève, je ne les paie pas. Vous
êtes d'accord ?
- Ah non!
Surtout ne faites pas ça ! Vous allez écrire à
chacun pour savoir s'ils ont fait grève ou non et s'ils
répondent qu'ils n'ont pas fait grève, vous les paierez."
Résultat,
vous me croirez ou non, sur environ huit cents chercheurs, il n'y en a
que dix qui m'ont dit qu'ils avaient fait grève. Tous les autres
ont répondu :"On travaillait ! On s'est occupé des
cultures, on nourrissait les animaux...". Ils se sont pratiquement
tous débinés, mais il y a eu quelques courageux (ce que
j'ai tenu à reconnaître publiquement), François
Kourilsky ou Daniel Schwartz par exemple.
Les
statistiques épidémiologiques
Daniel
Schwartz dirigeait l'unité de statistiques à l'Inserm.
C'est moi qui l'avais mise en place, mais si ça avait
été à refaire, j'aurais procédé
autrement. Théoriquement cette UR était destinée
à fournir des statistiques pour l'ensemble des unités de
l'Inserm. Mais Schwartz qui est un homme de grande qualité n'a
fait que ses propres statistiques, il ne s'est jamais occupé de
celles des autres. Cela dit, c'est vrai qu'il avait réussi
à constituer une petite école autour de lui, qu'elle
marchait très bien et qui s'est développée.
On a
l'impression que l'Inserm privilégiait la recherche
médicale au détriment de la santé publique
C'est vrai.
Pourtant j'avais fait venir Lucie Laporte dans mon Conseil scientifique,
l'une de mes collaboratrices au ministère de la Santé.
C'est avec elle que j'ai créé une section de recherche en
santé publique. Mais c'est vrai que cette section a
été complètement étouffée par mon
successeur, Constant Burg (encore un radiologiste, celui-là !).
Avec Mlle Laporte, j'avais essayé de réunir des cliniciens
et des chercheurs en santé publique. Ça ne marchait pas
mal, mais ça n'intéressait plus l'Inserm et Burg a
laissé tomber (dans les années 1980, il semble que sous
Philippe Lazar, on soit revenu à une vision plus raisonnable des
choses). J'ai donc quitté l'organisme en 1969, j'étais
arrivé à l'âge de la retraite, mais le ministre,
Robert Boulin, m'ayant demandé de rester un an de plus, j'ai
accepté. Par la suite, on a continué à me
désigner comme représentant de la France à
l'Assemblée mondiale de la Santé jusqu'en mai 1981,
époque où j'ai dit au ministre Jacques Ralite que j'en
avais assez fait. Je voulais me retirer.