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| Entretiens avec Howard Cann O. Le Faou, J.-F. Picard, J.-F. PrudHomme, les 15 juin et 15 septembre 2010 (script K. Gay) |
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Howard Cann
Je suis arrivé au Centre détude du polymorphisme humain (CEPH) en 1984, cest à dire très peu après quil ait été fondé par Jean Dausset et Daniel Cohen. mais jétais déjà venu à Paris en touriste. En fait, javais déjà passé une année sabbatique chez Dausset en 1981-82.

De g. à dr., Daniel Cohen, Mark Lathrop, Howard Cann et Jean Dausset circa 1990 (DR CEPH)
Un professeur de pédiatrie et de génétique à luniversité Stanford
Jai été professeur au département de génétique et à celui de pédiatrie de luniversité Stanford aux Etats-Unis. Cest là que jai appris la génétique avec Leonard Herzenberg (1960-62) comme postdoctoral fellow. Le département était dirigé par Joshua Lederberg (Nobel 1958 for his discoveries concerning genetic recombination and the organization of the genetic material of bacteria avec George Beadle et Edward Tatum). Après ce travail avec Herzenberg, Lederberg ma poussé à aller chez Luca Cavalli Sforza à lUniversité de Pavie (Italie), un spécialiste de la génétique des populations humaines. Jy suis resté une année. En 1963, jai intégré la chaire de pediatrie et plus tard jai été nommé professeur dans le Department of Genetics de luniversité Stanford. Là, javais une collègue sérologiste, Rose Payne, qui faisait les mêmes recherchesque Jean Dausset. Presque simultanement, cela devait aboutir à la découverte du système HLA. Rose Payne, Jean Dausset, et dautres collegues ont décidé de collaborer pour organiser des rencontres internationales : les HLA workshops. A lépoque, il y avait aussi un excellent généticien anglais à Stanford, Walter Bodmer, un assistant-professeur qui travaillait avec Rose Payne. Quand il est reparti en Angleterre, jai pris son relais et jai aidé Rose à faire la génétique du HLA. C'est ainsi que nous avons publié quelques papiers ensemble.
Rencontre avec Jean Dausset et Daniel Cohen
Jai dabord rencontré Laurent Degos lors de lun de ces fameux workshops organisés à Los Angeles en 1980, lannee où Dausset a recu le Prix Nobel pour ses recherches sur le HLA. Degos travaillait avec Jean Dausset à lhôpital Saint-Louis. Cest comme cela que jai pris contact. Or, le moment était venu pour moi de prendre une année sabbatique. Aimant beaucoup Paris, jai imaginé que, peut-être, le professeur Dausset accepterait de me recevoir dans son labo. Javais obtenu un financement des NIH. Je lui ai écrit et il ma répondu : « bien sûr, vous pouvez venir. Je vais essayer de vous trouver un peu dargent à lInserm ». Au début des années 1980, Dausset faisait du HLA classique, c'est-à-dire de la sérologie et un peu de sérobiologie. En septembre 1981, jarrive donc à Paris chez cet homme comme on sait très chaleureux qui me dit : « je suis content que vous soyez venu. Jai un bureau pour vous ». Et il ajoute « jai pas mal déquipes. Je voudrais que vous fassiez connaissance avec chaque personne et que vous choisissiez le labo dans lequel vous souhaitez travailler ».
Daniel Cohen qui travaillait avec Dausset depuis quelques années ma dit : « on va faire un labo sur l ADN ». Pour moi, cétait une surprise, jignorais que Dausset voulait se lancer dans ce genre dentreprise. Or, toucher lADN quand on est généticien cest le rêve ! Donc quand Cohen ma dit quil allait travailler sur lADN, chercher le polymorphisme du HLA au niveau de lADN, jai laissé tomber toutes mes idées de tourisme et jai dit : « je reste chez toi ». Jai donc passé monannée sabbatique avec lui ainsi quavec Pascale Paul et Luis Ascanio,de très bons chercheurs. On a commencé à apprendre à faire du Southern blot pour démontrer le polymorphisme au niveau dADN de HLA. Cela nous a pris six ou huit mois. Une fois que lon a maitrisé la technique et publiees nos resultats, nous avons discuté avec Dausset qui a suggéré que nous devrions aller plus loin que le HLA grâce aux familles recrutées par le CEPH. Au début de lété 1982, Dausset a commencé à poser des questions sur ce quon pourrait faire en génétique avec les familles françaises réunies à Saint Louis pour le HLA. Et nous avons activement commencé à envisager dutiliser leur ADN. Mes propres idées à ce sujet étaient nulles, celles de Daniel pas beaucoup plus claires. Mais ce dont je suis sûr, cest que personne ne parlait encore de cartographie.
Quel a été le rôle des médecins dans les débuts de la génomique humaine?
Aux Etats-Unis au milieu des années 1980, il y avait pas mal de biologistes généticiens qui sintéressaient à la génomique, la différence avec la France cest du moins mon impression étant quil y avait pas mal de laboratoires de lInserm ou du CNRS pour faire de la recherche fondamentale dans les hôpitaux et des universites, alors quaux Etats-Unis la plupart des laboratoires étaient dans les universités et des insituts de recherche soutenus par les National Institutes of Health (NIH). La plupart des gens qui travaillaient sur les bio technologies nétaient pas des médecins, mais des biologistes qui utilisaient des organismes modèles. Certains dentre eux ont commencé à travailler sur lADN humain, comme David Botstein, Ray White, Mark Skolnick, and Ron Davis, auteurs de ce remarquable article qui a fait exploser la génétique humaine (Am J Hum Genet. 1980 May;32(3):314-31) ou Jim Gusella dans son laboratoire au Massachussetts General Hospital de lUniversité de Harvard qui, après avoir maîtrisé la technologie du Southern blot, a localisé en 1983-84 le gène de la chorée de Huntington, un événement capital dans la recherche génomique. Mais jignore si Jim Gusella voyait des malades. Par la suite, il a collaboré avec le CEPH et lon peut dire que ses travaux ont profondément influencé la communauté médicale en matière de recherche.
Lassociation de médecins avec le CEPH ou avec le projet génome, en France, a peut-être été importante, mais il faut donc distinguer le médecin qui travaille dans la génétique clinique de celui qui fait de la recherche. Cest complètement différent. Daniel Cohen est médecin et il commencé à manipuler lADN, au début chez Georges Schapira me semble t-il et il a continué au CEPH. Jean Dausset na jamais manipulé lADN , mais je dirais que cétait un médecin devenu biologiste professionnel. Moi aussi je suis médecin et, mais, désormais, je me considère comme un chercheur. Jai appris faire la recherche comme postdoc dans une laboratoire de recherche et pendant mon année sabbatique en France, mais ce nest pas parce que jai été formé à la fac de médecine. Je suis venu à la génétique apres un internat en pediatrie (1955-1957). Jadore la médecine et jai une culture médicale, mais mes acquis en matière de recherche remontent à mon postdoc à Stanford en génétique. Cela étant, il est vrai, que ma formation en pédiatrie a peut etre joue une role dans mon orientation vers la genetique. Cependant, à part quelques articles, la plupart de mes recherches ont porté sur la genetique humaine.
LADN et la cartographie du génome
Rentré aux Etats-Unis en 1982, javais aussitôt écrit à Dausset pour lui demander sil serait possible de revenir travailler avec lui dans le labo où lon étudiait le système HLA au niveau de lADN. Javais passé une année fantastique chez lui. Il ma répondu quil allait me chercher un poste Inserm et il la obtenu. Lorsque je suis revenu à Paris en 1984, il ma demandé de lui proposer un projet de recherche, non pas sur la liaison HLA ADN, mais autour du thème ADN - cartographie du génome. Cest à ce moment que jai entendu Daniel Cohen parler de linkage maps, de la cartographie de génome humaine et dune collaboration internationale. Mais tout cela sétait passé en mon absence et je ne connais pas les détails de laffaire. Je sais quau début de 1983, il y a eu un colloque organisé en Floride en 1983 auquel ont participé Ray White, Jean-Marc Lalouel et Daniel Cohen. Le but était de promouvoir la méthode mise au point par David Botstein pour cartographier des génomes grâce au Southern blot. Cest en cette occasion que Daniel aurait déclaré : « nous sommes prêts à envoyer lADN qui vient des familles des donneurs de Saint-Louis », mais je nen suis pas sûr. Doù venait lidée ? Il y a plusieurs possibilités. Soit Cohen avait lu le papier de David Botstein, ce qui lui a donné lidée dutiliser les familles de Hopital Saint-Louis, soit il avait discuté avec Jean Marc Lalouel et Ray White. Je sais que Dausset et Cohen ont alors rencontré Jean-Marc Lalouel, un médecin qui avait un poste de professeur de génétique à lUniversité Paris 7, brillant en mathématiques, statistiques et génétique et qui a dû, lui aussi, les convaincre de se lancer dans lentreprise. Mais le fait curieux est quapparemment Ray White avait son pool de familles dans lUtah, bien plus intéressantes pour la cartographie genetique que les familles françaises puisquil comportait des prélèvements effectués sur trois générations : grand-parents, parents, enfants. Or, quand on lit le livre que Daniel a écrit plus tard (D. Cohen, Les gènes de lespoir, R. Laffont, 1993) où lorsquon discute avec lui aujourd'hui, il affirme que cest lui qui a donné à Dausset lidée de réunir les lignes cellulaires des familles et denvoyer lADN à la communauté des génomiciens.
Les débuts du Centre détude du polymorphisme humain (CEPH)
Je suis donc revenu à Paris un mois avant la grande réunion organisée par le CEPH à la fondation Hugot à Paris, le 20 octobre 1984. Il sagissait de réunir les chercheurs qui travaillaient avec la technologie du Southern blot en vue de faire la cartographie du génome. Le CEPH à cette époque cétait J. Dausset, D. Cohen et J.-M. Lalouel et moi, le numéro quatre. Ont participé à cette première réunion fondatrice: des Américains, K. Kidd , J. Phillips, R. White, R. Gatti, M. Skolnick, J. Gusella, D. Botstein, H. Donis-Keller, L. Cavalli-Sforza, des Britanniques, J. Edwards, E. Robson, R. Williamson, K. Davies , des Français, J.-L Mandel, F. Roskampf, J. Frezal, G. Lenoir, et un Italien M. Siniscalco . Treize dentre eux allaient devenir des collaborateurs réguliers du CEPH. En fait, nous avions un peu peur dessuyer des refus, mais nos invités ont accepté la collaboration et deux décisions importantes ont été prises. Lune concerne le choix des familles. Ray White a dit quil était prêt à donner les prélèvement de ses 27 grandes familles de lUtah ; Ken Kidd a donné une grande famille et Jim Gusella a contribué avec deux familles apparentées chorée de Huntington et la France a proposé dix familles de Dausset. Par la suite, pour réunir les collaborateurs extérieurs, nous avons organisé des réunions annuelles à Paris, probablement en 1985, 1986 et 1987. Cela se passait toujours au Collège de France ou nous nous sommes installés de 1985 à 1990. La collaboration a grandi au fur et à mesure de laccroissement de notre notoriété et de nouveaux chercheurs ont ont demandé à faire partie de notre programme. Quand des chercheurs travaillent ensemble, on sait quils sont soucieux de protéger leurs droits et de leurs données, mais, en même temps, ils veulent collaborer. Donc on peut dire que toute laffaire sest faite sous linfluence de Dausset qui a su gommer certaines des concurrences qui existaient autour du HLA.
Lautre décision prise en 1984 concernait les règles de la collaboration. Tout le monde y a participé, mais il me semble cest une hypothèse personnelle que ce sont Jean Marc Lalouel et Daniel Cohen qui en ont établi les règles de fonctionnement. Le CEPH envoyait lADN aux participants qui, en retour, fournissaient sur disquettes les résultats dans la base de données créée au CEPH par Jean-Marc Lalouel et son post doc, Mark Lathrop. A demeure à Paris, se trouvaient donc Jean Dausset, Daniel Cohen, Jean-Marc Lalouel et moi. Au début, il y avait également deux techniciens (Michel Masset et Catherine Massart) ainsi que quelques étudiants.
Le CEPH nétait pas une entreprise commerciale
Effectivement, cest le legs de madame Anavi qui a permis à Jean Dausset de lancer le CEPH. Hélène Anavi lavait connu dans une galerie dart quil avait avait ouvert sur la rive gauche à Paris en 1946. Quand Dausset a reçu le prix Nobel (1980), elle la contacté pour linformer quelle avait décidé de lui léguer sa collection de tableaux. Elle est décédée en 1981 dun cancer du sein et cest ainsi quil a pu commencer la recherche sur le génome. Quand on avait besoin dargent, il allait chez Christies à Londres et il revenait avec largent qui nous permettait dacheter des appareils pour la recherche et, plus tard, dinviter nos collaborateurs étrangers pour les réunions duCEPH. Pour sa gestion, il faisait toute confiance à Cohen. Léquipe sest installée au Collège de France vers 1985. On le sait, une chaire du Collège dispose dun laboratoire de recherche et il avait hérité ainsi dun grand labo logé dans lannexe de la rue dUlm où il a décidé dinstaller le CEPH. Cétait une époque géniale. Moi, mon rôle consistait à assurer le fonctionnement du réseau international des chercheurs. Je coordonnais la réception des lignées cellulaires et je massurais de leur disponibilité afin de répartir suffisamment de cellules pour extraire de lADN. En 1985-1987, je me souviens davoir organisé trois réunions des collaborateurs à Paris. En même temps, ceux-ci participaient aux grands congrès internationaux de génétique. Il y a eu un en Finlande, un autre à Londres et un autre à Toronto. En dix ans, le CEPH sest donc agrandi puisquil est passé des treize collaborateurs du début à plus dune centaine dans les années 1990.
Le CEPH nait comme une entreprise franco-américaine. Ny avait il pas des problèmes de communication?
Jean Dausset parlait très bien anglais. Chaque fois que je lai rencontré, pendant mon année sabbatique, il me demandait de parler dans cette langue. Daniel Cohen aussi parlait bien langlais, il ny avait donc pas de problème de communication entre nous. Il pouvait peut-être y avoir des problèmes de culture parce que les américains et les français font les choses différemment, mais en tout cas aucun problème de communication. Donc, assez rapidement aux Etats-Unis les National Institutes of Health (NIH) et le Howard Hughes Medical Institute (HHMI) ont commencé à sintéresser au CEPH comme prestataire de services. Ladministrateur du HHMI (George Cahill) est venu plusieurs fois nous voir. Dausset était très soucieux de faire affaire avec eux, mais finalement nous navons pas pas passé de contrat. Notre système de fonctionnement était trop différent du leur. Ils finançaient des chercheurs individuels alors que notre fonction était danimer un réseau. Quant à notre collaboration avec les NIH, il sagissait de préparer des sondes destinées à baliser les polymorphismes du génome et ils nous ont rémunéré pendant trois ou quatre ans, mais ça na pas très bien fonctionné. On travaillait avec un institut privé américain. auquel nous fournissions les sondes destinées à la fabrication et à la distribution des kits, mais nous étions en retard de manière chronique dans nos fournitures.
Le CEPH a ete fortement impliqué dans la réalisation des premières cartes du génome humain
La première carte du génome publiée en 1987, encore très peu précise - ce qui na dailleurs pas manqué de provoquer la colère de Ray White - a été établie par Helen Donis Keller et son équipe du Collaborative Research. Nous navions pas encore beaucoup de marqueurs localisés sur le génome. Donc elle a publié sa carte à partir de ses propres données, mais aussi avec les données qui étaient dans la base du CEPH. La carte a ete publiée dans la revue Cell, la grande revue de biologie moléculaire, mais quelques collaborateurs du CEPH étaient furieux. Moi-même, jaurais eu honte de publier avec si peu de données, mais ça a marché pour elle. Très caractérielle, elle était difficile à approcher, cependant, elle a continué à faire du Southern blot et à alimenter nos données. Puis nous avons commencé à publier nos propres cartes des chromosomes individuels en utilisant lADN des familles du CEPH. Selon la règle qui avait été décidée dans notre réunion de 1984, tous nos collaborateurs devaient tester toutes les familles (i.e. les familles françaises de Dausset comme les familles américaines de R. White, J. Gusella et K. Kidd). Au début, il y avait 40 familles, puis quelques années plus tard, on est passé à 61 grâce à Ray White. Tout cela était le fruit dune véritable collaboration internationale. Il y avait des Européens, des Américains, etc. On a eu deux collaborateurs dAfrique du sud, et plus un Japonais. Les gens ont commencé à publier des cartes, en dehors du CEPH mais avec nos données. Puis, entre 1985 et 1988 le gouvernement américain, les NIH se sont intéressés de près au travail du CEPH et ont pensé quil fallait faire quelque chose de semblable aux Etats-Unis. Cest alors quils ont décidé de consacrer des budgets à la cartographie du génome humain et qu'ils ont lancé le 'Human Genome Program'.
Le CEPH et la recherche publique
Au début, quand nous étions au Collègue de France, nous avions assez dargent. Mais, peu à peu, on a réalisé que ça ne durerait pas et on a commencé à approcher lInserm. Je me souviens davoir fait une demande pour une unité de cartographie. Le dossier na pas abouti. Le commission scientifique spécialisée en charge du dossier à lInserm a rejeté notre demande. Nous avons pensé que certaines étaient jaloux de nous. Du côté de la recherche publique, certains chercheurs estimaient que nous avions tout largent dont nous avions besoin, ce qui était une erreur. Quoiquil en soit, ce refus a mis Daniel en colère. Il avait une influence considérable sur Dausset et jai limpression que son amertume la amené à dire que le CEPH ne demanderait plus rien, ni au CNRS, ni à lInserm. Reste quen 1990, nous avons tout de même reçus une vingtaine de millions de francs du ministère de la Recherche. Daniel a aussi pensé que nous pourrions contacter la Commission européenne pour faire la cartographie du génome avec les groupes européens et il a travaillé avec langlais Nigel K. Spurr. Le CEPH était un de ces groupes et jai été impliqué dans ce travail sur les cartes
Les YACs et la carte physique
Dans laffaire, mon rôle a simplement été daider au développement de la premiere librairie de chromosomes artificiels de la levure (YAC), the CEPH YAC Library créée en 1989 1990 par Daniel Cohen avec Hans Albertsen et Dennis Le Paslier. Puis, Bernard Barataud et Daniel Cohen ont lancé le Généthon avec largent du premier téléthon organisé par lAssociation française contre les myopathies en vue de cartographier le genome (la carte physique avec les YACs de Cohen, la carte génétique avec les microsatellites de Weissenbach). En fait, bien avant que Daniel Cohen ne rencontre Bernard Barataud, Jean Dausset mavait demandé dorganiser la visite du CEPH. Je crois donc me souvenir que cest moi qui aie réalisé le premier contact entre le CEPH et lAFM. Par la suite, Daniel Cohen a pris le relais et ça a été un mariage incroyable ! Daniel est devenu directeur scientifique du CEPH, puis directeur général . Donc, en 1991-1992 son YAC team a déménagé au Généthon pour produire les YACs nécessaires à la cartographie physique du génome et ils ont publié des cartes dans la revue Cell en 1992 et dans Nature en 1993.
Puis, en 1993, Daniel a participé à la fondation de Millenium avec Eric Lander, un biologiste du M.I.T. Cela ma surpris. Il sagissait de sinstaller aux Etats-Unis, mais je me souviens quil mavait dit quil ne souhaitait pas aller là-bas : ses enfants étaient en France, etc. Et puis il y a eu cette histoire avec Philippe Froguel, un médecin spécialiste du diabète quil avait engagé pour lui demander de recruter 200 familles de diabétiques. Il semblerait que Millenium ait voulu récupérer ces 200 familles pour faire de la recherche sur cette maladie. Est-ce que Daniel a accepté de leur fournir lADN français? Peut-être est-ce ce qui sest passé, mais je nai aucune certitude. A cette époque, Cohen et moi nous nous sommes séparés. Moi, cétait la cartographie génétique et lui la carte physique, Millenium, et les maladies génétique. Depuis, jai peu de contact avec Daniel et si aujourdhui, nous ne sommes pas fâchés, ce nest plus comme avant. Quoiquil en soit, en 1994, Daniel est revenu au CEPH. Là, avec Ilya Chumakov, Christine Bellanné, Isabelle Le Gall, etc., le YAC team créé une librairie de Mega-YACs qui a permis de obtenir une couverture totale du genome humain avec une redondance dun facteur dix. Daniel avait réussi à mobiliser tout le CEPH autour de la carte physique du génome, Dausset était ravi. On voyait lopportunité dune nouvelle étape de la cartographie avec lutilsation des Mega-YACS qui permettaient de faire une carte contig du genome ( Nature 1995). Ce fut la période glorieuse du CEPH . Cependant, une fraction des YACs sest révélée chimérique en mélangeant de lADN humain issus de différents chromosomes. Cest inévitable, mais lon peut pallier à cet inconvénient en identifiant ce chimérisme.
Micro-satellites et carte génétique
Au début des années 1990, Jean Weissenbach était venu passer une année sabbatique au CEPH et avec Daniel Cohen ils ont commencé à parler de la carte microsatellites, une technique de balisage réalisable en PCR (polymerase chain reaction), mise au point par lun de nos correspondants américains. Je me souviens que lon voyait Jean et Daniel discuter sans arrêt dans le couloir. Jean a développé un labo avec tout ce quil fallait pour faire les microsatellites. Au Genethon, Jean a utilisé lADN des huit plus grandes familles du CEPH (20 familles pour le chromosome X) et 814 microsatellites pour construire une première carte microsatellite du genome humain, laquelle a été publiée en 1992 dans la revue Nature. En 1994, il y a une deuxième carte publiée par Genethon (2066 microsatellites) dans Nature Genetics et en 1996 une troisième (5264 microsatellites) publiée dans Nature. De loin, cétaient les meilleures cartes à lépoque. Jajoute quen 1994, une carte utilisant les 61 familles du CEPH (5870 marqueurs RFLP et microsatellites) a ete publie dans la revue Science. Jean Weissenbach avait donc fait tout le travail préliminaire au CEPH, puis il est passé au Généthon.
Le séquençage du génome
De son côté, après la publication de la carte physique et les publications dans Nature et dans Cell, Daniel Cohen a voulu faire le séquençage du génome et il a lancé Ilya Chumakof sur le chromosome 21. Or, en 1995, tout largent du legs Anavi avait été consommé (et même bien avant, je pense). La carte des YACs avait été financée par lAFM. Le CEPH sest donc transformé en fondation pour obtenir une subvention de lEtat. Mais Daniel estimait que cétait insuffisant. Cest comme cela quil a décidé de partir pour Genset où il pourrait soccuper des maladies génétiques. Avait il un autre projet en tête? Jai limpression que lorsquil a signé avec Genset, cétait pour faire la séquence, mais quune fois sur place les actionnaires nont pas voulu soutenir la recherche fondamentale, mais plutot de la recherche clinique et il a aussitot fait lune des premières banques de SNP (single nucleotide polymorphism). Son départ du CEPH a été vécu comme un drame par Dausset. Celui-ci sest senti abandonné et il ma demandé den prendre la direction scientifique en intérim et de laider à trouver un directeur. Il y a une logique dans tout cela : on ne peut pas faire de la recherche genomique - surtout à ce niveau-là - si on ne dispose pas de très gros moyens financiers. Jai revu Daniel quelques années plus tard et il ma dit quil navait pas réussi à monter une start up. Il était sous une pression terrible, obligé de fournir des résultats quil navait pas. Il a loupé son coup. Certes, à son arrivée, les actions de Genset ont fait un bon, puis cest retombé et la boite na pas réussi à simplanter dans les biotechs en génétique. Finalement, ils ont été obligés de vendre. Horrible !
En matière de génomique, nétait-il pas logique que les médecins sintéressent dabord aux maladies génétiques?
Aux Etats-Unis, jai fait une partie de ma carrière dans les maladies génétiques. Jai même fait un peu de recherche clinique, mais pas du tout de recherche en génomique. Daniel lui sest intéressé aux maladies génétiques lorsque après la mise en place du CEPH, il est devenu évident que la cartographie génétique et physique du génome était un outil indispensable pour cloner les gènes responsables. Jean-Marc Lalouel était lui aussi intéressé par la cartographie du genome humain comme latteste son role important dans son lancement par le CEPH. Mais son intérêt pour les maladies génétiques nest venue quaprès, vers 1988. A linverse, lAFM est une organisme mis en place par les patients et les myopathies De son côté, la decision de financer la cartographie du génome et vient de ce que Daniel Cohen a su persuader Bernard Barataud de son intérêt pour les maladies génétiques, diagnostique, clonages des gènes impliqués avec les perspectives de traitements et de prévention.
De même Jean-Claude Kaplan a fait pas mal de recherche sur les maladies génétiques. Il est devenu collaborateur du CEPH et, quand elles ont été disponibles grâce à laide de lAFM, il a utilisé les cartes pour ses propres recherches. Jean-Louis Mandel a été lun des premiers collaborateurs du CEPH et je pense que son intérêt était motivé par les maladies génétiques. A ma connaissance, Josué Feingold nétait pas impliqué dans le CEPH, mais cest un généticien pour lequel jai le plus grand respect. Quant à Jean Frézal, cétait un grand clinicien en génétique médicale. Installé à lhôpital Necker, Frézal a créé Genatlas en 1986, une base de données qui répertorie dans le génome humain la structure, la fonction, les mutations de gènes responsables de pathologies. Je lappréciais beaucoup, comme son élève Arnold Munnich qui a fait de lexcellente recherche en génétique moléculaire. Il y a aussi Axel Kahn, jai une anecdote à son sujet. Axel mavait demandé de faire un topo sur la cartographie du génome humain aux journées de Cochin au milieu des années 1980, peut être à linstigation de Kaplan. Je lui ai dit : « OK, mais en anglais », à lépoque mon français nétait pas bon. Il nétait pas content, mais ça a été très excitant pour moi de parler à lhôpital Cochin. Et puis il y a Alain Fischer. Lui je ne lai rencontré quà loccasion du récent lhommage à Jean Dausset au Collège de France. Ce nétait pas un collaborateur du CEPH et il ne fait pas partie de son histoire, mais cest incontestablement un grand chercheur.