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| Témoignage de Michel Cohen-Solal
(Anne Branciard, Jean-François Picard, Mai 2001) |
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![]() Michel Cohen-Solal et Philippe Lazar (DR) |
La rencontre de la recherche médicale et de la génétique moléculaire
En 1978 il y avait déjà des applications médicales comme les diagnostiques prénatals, même avant la biologie moléculaire. Si vous prenez les premiers diagnostiques anté-natals de l'hémoglobinopathie, cela date des années 1972-74. On ne faisait pas cela avec la biologie moléculaire mais c'était quand même une application médicale.
De même, le génie génétique date de bien avant encore, des années 1970. Voyez les premiers travaux de Stanley Cohen et Berg qui ont inventé le clônage. Même si je suis médecin à l’origine, j’ajoute que moi même, je me considère comme un chercheur. Il n'est pas besoin d'être médecin pour faire de la recherche biomédicale, à preuve à l'Inserm on recrute 75% de non médecin et l’on fait de la recherche biomédicale.
L’argument médical n’a t il pas été utilisé pour justifier le séquençage du génome humain ?
Oui, mais il reste qu’il s’agit d’un projet incommensurable. Je sais qu’il a été utilisé par Jim Watson. Mais il s’agit d’un propos politique, or je vous parle de recherche scientifique. Il faut faire le distingo. Watson qui est en charge du HPG ne va pas dire - même s'il le pense - que c'est idiot. On l'a nommé, il faut qu'il agisse... Revenons au GREG. On est en 1988. Il y a une déclaration de Curien au conseil des ministres disant qu'on va lancer le programme génome français. A l'époque je ne sais pas si c'est génome avec un ‘s’ ou sans ‘s’ (au singulier ou au pluriel). Sans ‘s’ c'est le génome humain et avec ‘s’, c'est d'autres choses. C'est très important parce qu'à l'époque les gens pensent que le seul génome intéressant, c'est le génome humain et cela pour des raisons politiques. Donc entre 1988 et 1991, pas grand chose se passe en France.
Il l’explique dans son bouquin...
On écrit n'importe quoi dans un bouquin. C'est politique aussi un bouquin, ce n'est pas scientifique. Mais ne prennez surtout pas ça comme une critique, de toute façon, bien que je l’ai chez moi, je ne l'ai pas lu ce livre.
Nous sommes donc en 1988, Curien lance le programme. Puis il y a des appels d'offres clandestins entre 1988 et 1991, pratiquement tous les ans. Il y a eu un peu d'argent distribué qui allait à des gens qui venaient à la soupe, c'est-à-dire sans évaluation rigoureuse. Ce sont donc des appels d'offres du ministère de type restreint. Ce n’est pas très sérieux. Les thématiques ne sont pas très claires, il n'y avait aucun comité scientifique par exemple. J’ai foutu toutes les archives dans des caisses. Si cela vous intéresse, je les déferais. En 1990, il y a eu le rapport du pasteurien Philippe Kourilsky réalisé à la demande de Philippe Lazar. En fait, Curien avait demandé à Lazar de faire un rapport sur ce qu'il faudrait faire en guise de programme génomes. Kourilsky et Lazar ont alors monté une réunion prospective à Seillac à laquelle j'ai participé. J’étais alors le vice-président du conseil scientifique de l'Inserm. Cela a duré deux jours. Il y avait plein de scientifiques plus ou moins proches du domaine, de généticiens, etc. A l'époque je faisais de la génétique sur l'hémoglobine, sur les enzymes des globules rouges. Dans cette réunion, j'ai appris beaucoup de choses et j'ai participé à un atelier totalement indépendant de ma compétence puisque il s’agissait d'informatique.
En 1991, le responsable du GIP GREG est désigné en la personne de Jacques Hanoune qui est lui-même membre de l'équipe biologie-médecine-santé au sein du ministère. Il commence à travailler au premier semestre 1991 avec un adjoint qui s'appelle Jacques Laporte (CNEVA Maison-Alfort). Il se trouve que le laboratoire de Jacques Hanoune est sur le même palier que celui où je travaille. Donc, il me demande à titre amical de travailler avec lui et je me retrouve embrigadé dans le GREG. Mon deal avec Hanoune c'était de l'aider au niveau scientifique. Cela s'est traduit premièrement par un voyage aux Etats-Unis où nous avons rencontré des gens participants aux programmes génomes car il n'y a pas eu que le programme humain. On a rencontré beaucoup de gens, mais pas Jim Watson. Nous avons vu Craig Venter qui commençait à sortir ses séquences EST. On est allé à Philadelphie dans un Genome Center, on a rencontré des gens du MCBI,... On voulait tisser des liens. A l'époque il y avait aussi des choses qui sortaient de France. On a parlé du Généthon. Les Américains en fait étaient dans leurs petits souliers, ils étaient en train de se faire griller... Ensuite, en juin ou en juillet 1991, on a essayé de lancer un appel d'offre, mais Hanoune n'avait pas de budget… Il n'y avait pas de budget puisque le Greg était directement financé sur une ligne directe du ministère.
N’ y avait il pas d’autres sources de financement ?
J'ai oublié de parler d'une réunion de la ‘Human Genome organization’ (HUGO) qui s’est tenue à Londres au cours de laquelle nos petits copains ont attaqués le programme génome français qui tardait à se mettre en place. Il s’agissait des trois larons du Généthon : Daniel Cohen, Jean Weissenbach et Charles Aufray. Non contents d'avoir un fric important venant de l'AFM via le téléthon, ils voulaient en avoir encore plus. Ils ont donc fait dans ‘Le Monde’ une déclaration qui a eu une certaine importance pour débloquer la situation française. En fait, les petits camarades jouaient avec les mots : ils étaient du privé quand ils croquaient l'argent du généthon et ils étaient du public en rappelant qu’ils étaient chercheurs au CNRS ! En fait, ils étaient pleins aux as et l’on pouvait se demander s'ils avaient vraiment besoin de tout ce pognon…
Certes, mais les robots cartographes, on imagine que cela devait coûter assez cher…
L'argent du généthon ne suffisait-il pas ? Chaque robot a été monté avec une partie de fric du ministère et surtout un investissement d'une boîte privée, Bertin, et ils ont sorti un appareil qu'ils ont revendu. Bertin a donc fait un investissement rentable.
Ces robots étaient-ils à votre avis vraiment originaux ?
Sur le principe, quant aux techniques utilisées, il y avait des choses originales et d'autres qui étaient de la simple automatisation de techniques antérieures. Il y avait quelques petites originalités, je pense par exemple au fait que le robot faisait lui-même l'électro-transfert ce qui est une amélioration technique importante. Il y a eu une deuxième chose très originale à l'époque, pour laquelle la maison Hammerscham (?) a joué un rôle important, ce sont les ondes froides qui n'ont d'ailleurs me semble-t-il pas été commercialisées. Si l'on pense que ce que faisait le Généthon était de l'automatisation technique antérieure, ils auraient dû consommer de la radioactivité et comme ils n'en ont pas consommé, il n'y a pas eu un électron, un proton ou un neutron dans le laboratoire d'Evry. Ils ont utilisé des traceurs froids. Quand on faisaient ce qu'ils faisaient, on le faisait en radioactivité, aujourd'hui encore. Donc là, ils ont utilisés une technique originale. Ils auraient pu se casser la gueule mais ça a marché, je le reconnais. Je dis simplement qu'il y avait des choses qui relevaient de l'automatisation banale routinière - ils coulaient le gel à la main comme nous, ensuite on dépose avec une pipette, là, il y avait des robots qui le déposaient, etc. L'intérêt principal, c'était de faire plus de balisage, c'était de faire deux cents marqueurs par jour alors qu'on en faisait. Le but était de gagner du temps. C'est comme cela qu'ils ont dammé le plomb aux gens qui faisaient cela à la main.
On en revient à l’appel d’offre de 1991
1991 : il faut lancer des appels d'offres et c'est là où intervient le politique. Le cabinet du ministre dit : "on va mettre du fric dans l’affaire, vous avez deux jours pour lancer un appel d’offre". Texto ! On a alors réuni un comité, mais on n'a pas fait d'appel d'offre car deux jours c'était trop peu, on a sollicité quelques personnes. C'était donc du copinage, l'horreur, et nos trois petits copains sont venus à la soupe. Mais quelques jours plus tard, on nous a dit qu'il n'y a pas d'argent, qu'on arrêtait tout et quelques jours plus tard qu’il y en a... Vraiment, une époque extraordinaire ! En réalité, les quelques projets que l'on pouvait financer seraient privés et financés sur le fonds de la recherche et de la technologie et les autres seraient financés - 100 MF me semble t il - par des autorisations de programme qui se retrouvaient bizarrement à l'Inserm. Ce qui s'est passé, en fait, c'est qu'un tiers de ces autorisations de programmes ont été transférées à l'Inserm, un tiers à l'Inra et un tiers au CNRS. Or, jamais ces autorisations de programmes n'ont été transformés en crédits de paiement ce qui fait qu'à cette époque-là, les établissements publics ont du payer l’affaire sur leurs fonds propres (soit 33 MF pour l’Inserm, autant pour les deux autres). C'est absolument anormal, lorsqu'on lance un programme national de recherche, on ne fait pas payer les autres. D'autre part, on n'appauvrit pas un organisme en lui donnant de la monnaie de singe car les autorisations de programmes, c'est de la monnaie de singe. C'est la première tare originelle. Mais il y en a une deuxième c'est que les EPST n'avaient pas les crédits pour payer et que les programmes de 1991 n'ont pas été financés pendant plusieurs années. Ces difficultés de démarrage ont abouti à l'automne 1991 à la démission de Jacques Hanoune.
Situation intéressante…
On est dans la panade et on commencé à chercher un successeur tous azimuts.
Qu’en pensait-on à l’Inserm ?
Vous devriez interviewer le président de la commission 1 de l'époque Axel Kahn ou Pierre Tambourin. Le président de la commission était un bon copain, c'est tout, mais il ne me téléphonait pas pour me demander ce que je pensais du génome. Il n’était d'ailleurs peut-être même pas officiellement au courant de nos atermoiements. Je n'ai d’ailleurs jamais été nommé officiellement au GREG. Vous êtes actuellement dans le bureau du chargé de mission pour les DOM-TOM que je suis aussi depuis le 1er janvier 1989. Donc, après la démission de Hanoune, c'est la merde. il y a de multiples grenouillages que vous allez trouver en lisant les chroniques génomiques de Bertrand Jordan (il écrivait presque tous les mois dans Médecine/Science un article sur le sujet comme son livre qui s'intitule "Voyage autour du génome"). Bertrand Jordan était à l'époque le journaliste spécialiste du génome.
Puis Piotr Slonimski sort du chapeau et je me trouve un peu sur la touche car j'étais lié à Hanoune et du coup je ne sais pas trop ce qui se passe. J'entends parler à droite à gauche que l'on pense à Slonimski parce qu'il a coordonné la séquence du génome du chromosome 3 de la levure. On le sollicite et la première chose qu'il fait c'est de regarder ce qui s'était passé avant. Il s'aperçoit qu'il y a eu une équipe Hanoune, avec Jacques Laporte et Michel Cohen-Solal. Il se trouve que Slonimski a été le rapporteur de ma thèse, il me convoque, je lui raconte tout y compris ce que je vous ai raconté sur les tares originelles du programme et il me demande de travailler avec lui. Je lui réponds oui et on s'adjoint Jacques Laporte. La suite, vous semblez la connaître puisque Slonimski vous l’a racontée…