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| Entretien avec Jean-Marc Egly
(S. Mouchet & J.-F. Picard à Villejuif le 7 avril 2010, siège de l'Inserm) |
|
![]() Premier rang, de g. à dr., J M Egly, J. Syrota (DG Inserm), V. Pécresse (Recherche), R. Bachelot (Santé), P. Corvol (Coll. de Fr.) DR |
Jean-Marc Egly vous êtes biochimiste, mais à la
fin des années 1970, vous êtes recruté à
l'Inserm plutôt qu'au CNRS…
Pourquoi l'Inserm et pas le CNRS ? C'est au grand biochimiste
strasbourgeois Paul Mandel que je le dois. En 1976, j'ai soutenu une
seconde thèse en biochimie chez lui sur les facteurs de traduction et
leur régulation, ce qui m'a engagé dans la voie naissante de la
biologie moléculaire.
J'aurais pu alors faire mon post doctorat aux USA (on m'avait proposé
un labo à Harvard), mais ma culture personnelle et ma fidélité à mon
passé n'étaient pas conciliables avec le modèle d'outre-Atlantique. Je
m'explique : je suis d'origine pied-noir. Mes parents étaient
enseignants. Au début de la guerre d'Algérie, en 1956, alors que
j'avais 11 ans, ils ont décidé de m'envoyer en France où j'ai fait mes
études, interne au lycée de Saint-Dié dans les Vosges, loin de ma
famille restée en Algérie. Je me suis donc formé un petit peu par
moi-même, dans une sorte de gaullisme où la culture nationale était
pour moi quelque chose d'important. Je trouvais qu'outre-Atlantique, il
n'y avait pas de culture. En outre, quand vous avez été trimballé très
jeune, que vous êtes né aux confins du Sahara, qu'on vous a envoyé
outre-mer où vous changez de monde…, alors, franchir un océan ?
Non, je voulais conserver mes racines.
Pourquoi aviez-vous décidé de faire de la chimie organique ?
Parce que je ne pouvais pas faire médecine et que la chimie me
passionnait. Mes parents ont été rapatriés d'Algérie avec mes deux
jeunes frères, en 1962, ils n'avaient plus grand chose. J'ai donc
décidé de m'inscrire à l'université Louis-Pasteur à Strasbourg. Mais
évidemment, aujourd'hui, cela me manque de ne pas avoir fait médecine.
Si j'ai pu réaliser quelques avancées scientifiques ces dernières
années, c'est précisément parce que j'ai été en contact étroit avec les
cliniciens et les médecins.
Vous avez fait vos études supérieures dans une université à la pointe des sciences de la vie…
…En particulier pour l'essor de la biologie moléculaire, le domaine qui
m'attirait particulièrement. Deux personnes ont amorcé cette pente à
Strasbourg, Jean-Pierre Ebel et Paul Mandel qui ont fait emerger la
biologie et la biochimie. C'est Paul Mandel qui a eu l'intelligence de
recruter un jeune medecin à l'époque, Pierre Chambon
auquel il a donné carte blanche. En 1966-1967, Chambon qui avait passé
une année chez Arthur Kornberg (Nobel 1959 pour la synthèse de l'ADN),
à Stanford, aux Etats-Unis, a commencé à monter son propre laboratoire
à Strasbourg ; il a publié ses premiers papiers au début des
années 1970. Il voulait comprendre les mécanismes moléculaires
impliqués dans le contrôle de l'expression de l'information génétique
chez les eucaryotes supérieurs, l'ARN polymérase, l'enzyme responsable
de la transcription de l'ADN en ARN. Ses découvertes ont non seulement
permis d'éclairer le mécanisme initial de déclenchement de la
transcription, mais d'en apporter une vision nouvelle, fondée sur
l'action coordonnée des complexes protéiques liés à l'ADN. Il a été, il
ne faut pas l'oublier, à l'origine de bon nombres de travaux sur
l'ADP-ribose.
Quand êtes-vous entré à l'Institut de génétique et de
biologie moléculaire et cellulaire (IGBMC) que vous qualifiez drôlement
de 'système chambonien' ?
En 1974, j'ai été nommé
chargé de recherche à l'Inserm dans l'unité 184 "Biologie moléculaire
et génie génétique" de l'IGBMC, dirigée par Pierre Chambon. Mais avant
d'entrer dans le 'système chambonien', j'ai fait un stage postdoctoral
au Biomedicum Centrum, à Upsala, dans le laboratoire de Jerker Porath,
afin d'acquérir des competences dans les techniques de séparation et de
purification des protéines. C'est quand je suis revenu à Strasbourg que
je suis devenu 'chambonien'. Une fois que vous y entrez, plus rien d'autre n'existe.
Mon horizon, c'était ma paillasse, je n'avais pas à m'occuper de
besognes administratives, tout était pris en charge. On bossait comme
des dingues, mais on était dans un quatre étoiles. Chez Chambon, je me
suis centré sur la compréhension des mécanismes de régulation de
l'expression des gènes qui codent pour les protéines. C'est ainsi que
nous avons pu identifier le facteur TBP (TATA-Box Binding Protein),
essentiel dans la reconnaissance du promoteur des gènes transcrits.
Puis nous avons caractérisé le facteur TFIIH qui s'est avéré jouer un
rôle important dans les mécanismes de réparation de l'ADN par
excision-resynthèse de nucléotides et nous avons vu que certaines
mutations au sein de TFIIH conduisent à des maladies génétiques comme
le xeroderma pigmentosum, le syndrome de Cockayne ou la
trichothiodystrophie. Cela m'a amené à voir des malades pour comprendre
comment ces mutations se traduisaient sur le plan pathologique. Il
fallait comprendre pourquoi les malades hommes étaient stériles et les
femmes maigres et sans seins ; les médecins parlaient de desordres
dus à des défauts de réparation de l'ADN. C'était plutot des défauts
dans l'expression des gènes.
Vous avez donc développé les relations avec la clinique…
Par la suite, nous avons aussi abordé des problèmes neurologiques. Je
me souviens d'un grand meeting à Washington, il y a une petite dizaine
d'années, où étaient réunis une vingtaine de scientifiques et autant de
cliniciens et de parents des malades. À mon retour, nous avons lancé
des recherches ayant pour but de comprendre leurs déficiences
neurologiques, ce qui nous a permis de découvrir que certains patients
avaient des problèmes de démyélination. La myéline ne pouvait pas se
former à cause d'une anomalie dans la réponse aux recepteurs
thyroïdiens. Puis, j'ai eu la chance de rencontrer des personnes comme
Hélène Dollfus et Arnold Munich
auprès desquels j'ai passé deux ou trois fois une journée pour regarder
les problèmes de la clinique. Je leur posais probablement des questions
idiotes ! J'ai aussi suivi des cours à la Salpêtrière pour
comprendre le rôle de la myéline. Pierre Brousset à Toulouse, m'a
permis d'appréhender l'aspect anatomo-pathologique. J'ai croisé des
chercheurs de grande experience comme Alain Sarasin ou Jan Hoeijmakers
dans le domaine de la réparation. Bref, j'ai accédé à tout un savoir
qui me manquait.
Pierre Chambon ne semble pas avoir été un
chaud partisan de ce lien entre la génétique
moléculaire et la recherche médicale
La question est mal posée. Pierre Chambon n'était un acteur
intransigeant de la recherche tout court. Ce qu'il a fait a pu être
qualifié de fondamentale. Pour lui, comme pour moi d'ailleurs, le
besoin de comprendre est le principal mobile du chercheur. Est-ce que
les sujets développés étaient pour le bien du malade ou non ?
Comment répondre ? Reste que si Chambon s'est investi dans des
recherches très en amont, a priori très éloignées de ce que pouvait en
attendre la médecine, il a réussi l'exploit - tout en faisant une
recherche fondamentale de haute volée - d'attirer vers lui les grands de
l'industrie pharmaceutique (Roussel Uclaf, Sanofi-Avantis, Merck,...).
Bristol-Myers-Squibb qui nous a construit l'IGBMC. Les laboratoires
d'analyses des Hospices civils de Strasbourg ont largement contribué à
subventionner la recherche strasbourgeoise. Peu de gens à ma
connaissance ont reussi un tel challenge. Alors peut-on dire que
Chambon a fait des travaux loin de la clinique. Je laisse à d'autres le
soin d'en debattre.
Qu'en est-il de son successeur à la tête de l'IGBMC, Jean-Louis Mandel, l'un des artisans de la génomique médicale ?
Jean-Louis Mandel est venu à l'IGBMC parce que son père,
Paul Mandel,
avait compris que la recherche dans le début des années
1970 était à un
tournant ou génétique et biologie moléculaire
étaient un besoin
qu'il fallait connaitre et developper. Ainsi son fils a
été faire une
thèse chez Pierre Chambon. Cela dit, Jean-Louis n'avait pas
l'esprit 'chambonien', i.e. comprendre le mécanisme des choses.
Médecin de formation,
il avait envie de retourner vers la clinique au grand désespoir
de
Pierre Chambon, mais qui l'a laissé faire. Jean-Louis a
présenté son
projet de recherche devant le comité scientifique de l'Inserm
présidé
par Klaus Scherer (directeur de recherche à l'Institut Jacques
Monod et
president d'un comite de visite de centre). Forte critiques du comite
que n'acceptait pas Chambon. Ce dernier s'est fait l'avocat de
Jean-Louis. C'est ainsi qu'il a pu developper la
génétique humaine en
France .
La qualité de la recherche en génétique humaine en France
est-elle due à son origine en dehors de la recherche publique ? On
pense, bien sûr, au Centre d'étude du polymorphisme humain (CEPH)
C'est assez amusant d'entendre cela ! Enfin, n'oublions pas les
organismes que sont l'Inserm et le CNRS : ils ont quand même formé
des biologistes moléculaires et cellulaires ; sans eux y aurait-il
eu des centres comme le CEPH ou le Généthon ? Je trouve cette
question injustifiée. Sachez aussi que la recherche publique a participé à
ces aventures ne serait ce qu'en fournissant les hommes dans un premier
temps. Quand l'histoire du génome a commencé au tournant des années
1990, la question s'est posée de savoir s'il fallait faire quelque
chose. Gérard Tobelem a réuni des gens au ministère de la Recherche, un
comité de réflexion, pour essayer de parler du génome, du séquençage,
de ce qu'on pouvait faire… Je me rappellerai toujours de cette réunion
à laquelle participaient Jacques Demaille, Francis Galibert, Jean Weissenbach, Bertrand Jordan,
N Tran. On était plusieurs autour de la table. En ce qui me concerne,
je n'ai jamais compris pourquoi je me suis retrouvé là ! Peut-être
parce que je connaissais un peu Pascale Briand et Gérard Tobelem et
qu'ils savaient que j'avais quelques compétences en biologie
moléculaire. J'ai trouvé cette réunion étrange, sans objectifs, sans
plan. On discute de séquençage sans avoir de données réelles sur ce que
l'on voulait faire, son coût, la question de savoir quoi sequencer,... En outre, Il me
semblait que les participants à la réunion etaient tous des candidats
potentiels qui voyaient la plus une occasion de renforcer leurs labos
respectifs que de participer au sequençage du génome humain. Une réunion
décevante en quelque sorte.
Que pensait Pierre Chambon du programme génome ?
Il ne le voyait pas d'un bon oeil. D'un ton imperial, il
m'asséna
"Pourquoi y vas-tu ? Tu ne connais rien au séquençage…",
ce en quoi il
n'avait pas entièrement tort. Avec un certain applomb je lui
repliquais : "Vous avez parfaitement raison, je n'y connais rien.
Mais si ça vous dit, vous n'avez qu'à y aller
vous-même et leur
expliquer! Moi, jai certes mieux à faire." Sur ce, comme
toujours avec Pierre Chambon, reflexion faite et après
m'avoir expliqué comment faire, quelles questions poser,... -,
il m'a
donné une sorte de feu orange. Et c'est ainsi que suite à
un second
appel de Gérard Tobelem, je me lançais dans cette
aventure non sans
avoir d'abord posé quelques conditions. Le point le plus
important étant d'abord de définir l'objectif, ensuite
d'analyser si nous n'étions pas en retard, les autres pays ayant
quelques avances sur nous. Un autre point crucial étant le
coût du
séquençage : les prix affichés variaient
selon les centres et les
pays entre 1 et 6 dollars la base sequencée. Personne ne savait
ce qui
était pris en compte. Devant de tels chiffres, tous et en
particulier
les responsables d'organismes et de grands instituts que si on se
lançait dans l'aventure du grand séquençage, ce
serait autant d'argent
en moins pour la recherche au CNRS et à l'Inserm. En fait, ils
étaient
tous contre. N'ayant jamais accepté de travailler pour le roi de
Prusse, je
demandais à Patrice Debré en charge de la biologie au
ministère de la
Recherche une lettre de mission afin de pouvoir rebncontrer les divers
responsables français et internationaux dans le domaine du
génome : le patron de Pasteur, Philippe Kourislky, celui de l'Inserm (Philippe Lazar), celui de l'Inra… Mme Elisabeth Dufourcq, secrétaire d'Etat à la Recherche, a désiré me
rencontrer. Elle m'a donné une lettre de mission et j'ai pu mener mes
entretiens. Cette mission ne satisfaisait pas tout le monde. Certains écrivaient
à Elisabeth Dufourcq des lettres assez vaches, mais il n'est pas lieu ici de
mentionner la non satisfaction de Jacques Demaille, de Francis Galibert et
aussi d'Antoine Danchin qui par la suite ne m'a guère aidé.
Vous rédigez donc un rapport sur le génome
Il y a
eu changement de cabinet, les jupettes éliminées et François d'Aubert
nouveau ministre de la Recherche m'a confirmé dans ma mission en 1995.
J'ai donc fait mon enquète et j'ai rendu un rapport qui semble t-il les
a satisfaits. J'y avais signalé décrit l'historique, l'état des lieux
de la France et des autres pays (USA, GB, Allemagne, et Chine), les
coûts des diverses étapes du séquençage, les raisons pour lesquelles la
France devait être présente, et j'y ai adjoint un 'business plan'. Lorsque j'ai remis mon
rapport à François d'Aubert, c'était au moment du scandale de
l'ARC (Association pour la recherche sur le cancer) engendré par son directeur,
Jacques Crozemarie. J'avais été convoqué à 17 heures pour voir le ministre
et j'ai attendu à peu près quatre heures jusqu'au moment où François
d'Aubert arrive et me dit "Monsieur Egly, je sais pourquoi vous
êtes là, mais est-ce que vous ne voudriez pas prendre la présidence de
l'ARC ?". Interloqué par cette demande, je repliquais "Je ne pense
pas être venu pour cela"..
-. Je sais bien, me repondit-il, mais on ne sait plus où l'on en
est. Il nous faut absolument quelqu'un pour éteindre
ce scandale».
Je n'avais qu'à dire oui et je me retrouvais patron de l'ARC…!
Bon, point n'en fut. Bref, les instances ont apprécié mon
rapport et l'on m'a demandé qui à
mon sens pouvait être le directeur du futur Centre national de
séquençage (CNS). Mon enquête désignait tout
naturellement Jean Weissenbach,
artisan de la carte du génome, que je ne connaissais pas
personnellement. Mais ce dernier avait quelques differents avec Bernard Barataud,
président à l'époque. Le soir, je les avais pendant deux heures au
téléphone..., Barataud me racontant qu'ils étaient en petite
gué-guerre, mais pas vraiment..., Daniel Cohen qui travaillait avec Pierre Chambon disant de son côté qu'il pouvait tout faire.
La mise en place du conseil scientifique du Centre National de Séquençage
Ainsi les pouvoirs publics décidèrent-ils de créer le CNS aussi appellé
Genoscope dont il fallait un conseil scientifique international. Le
ministère avait dèja sa petite idée et l'on me demanda :
"Qui verriez-vous pour présider ce conseil scientifique ?
- Pour moi, le mieux serait Jean-Louis Mandel…".
Deux jours après, nouvel appel : "Non, ça ne va pas, il faut que ce soit vous."
Interloqué, flatté par une telle demande, mais avant tout réaliste,
je leur répliquais "Attendez, je ne veux pas être ridicule. J'ai fait
mon rapport, j'ai convaincu certains oposants à un tel projet, etc.
Mais, je n'y connais rien, d'autres ont plus de competences et il
serait mieux de les utiliser.
- Ne vous en faites pas, on a déjà prévu tous ceux qui seront avec vous dans ce conseil."
Je me rappellerai toujours la liste de ceux qui étaient proposés :
tout était bouclé ; un administratif du ministère, un autre de
l'Inra ; un representant de l'industrie, un autre venant de je ne
sais ou ; bref un conseil administrativo-politique, mais rieb d'un
conseil scientifique. J'ai donc répondu :
« Ecoutez, c'est clair, si jamais vous voulez vraiment que je sois
président du conseil scientifique, il faut des gens de qualité et
surtout des gens qui savent ce qu'est le génome. Sinon ça ne
m'intéresse pas ». C'est comme cela que l'on a mis en place des gens comme Christine Petit, Dusko Ehrlich,
Jean-Thierry Mieg, Jean-Michel Claverie, Bernard Dujon, Michel
Caboche, quelqu'un du CEA, Judith Melki,.. Un conseil ou comme l'a dit
plus tard Jean Weissenbach on débatait, on claquait des portes, on
critiquait, mais où on proposait, un vrai conseil d'où sortaient des
décisions prises à l'unanimité, un vrai plaisir et une grande richesse
pour je le crois chacun d'entre nous. En ce qui me concerne un conseil
scientifique le plus stimulant qui soit ou j'avais la chance et le
plaisir d'être entouré de gens de haut niveau et de grandeur de vue.
Le DG de l'Inserm ne s'était-il pas montré réticent vis-à-vis de cette entreprise?
Comme tous, sa crainte étant une diminution des crédits alloués aux
organismes avec un projet flou dans lequel, pensait-il, il ne fallait pas oublier
l'informatique. Il ne pensait pas si bien dire car en fait le poste
informatique fut le talon d'Achille du centre et de la biologie, ce qui reste encore vrai
à ce jour. Il fallait exploiter l'enorme masse de données qu'allait
génerer ce centre. Jean weissenbach s'en chargea et recruta des gens de
qualités, denrée encore fort rare aujourd'hui. Philippe Lazar s'est laissé convaincre au vu des données que je lui
présentait quant au futur centre. Puis nous sommes restés en contact et
chaque fois que j'avançais dans mon étude, j'allais voir mes opérateurs.
C'est ainsi que j'ai pu recueillir l'adhésion des politiques et
surtout des responsables d'organismes ou instituts.
Et au CNRS?
Pierre Tambourin
a également été consulté. Quand je l'ai rencontré, à l'époque
il était directeur du Département des sciences de la vie, il
n'était pas spécialement favorable au projet de centre de séquençage
car, comme d'autres, il était inquiet quant aux conséquences d'une telle entreprise sur
le budget de son département. Mais quand il a eu connaissance des
tenants et des aboutissants, il y a adhéré. C'est d'ailleurs fantastique,
tout le monde a suivi, il suffisait de montrer les tableaux et
les chiffres pour convaincre.
Vous vous êtes donc mis à l'ouvrage…
Nous
avons élaboré le cahier des charges du Centre national de
séquençage.
On a fixé 25 % de projets internationaux dont le
séquençage du
chromosome 14 du génome humain mené par Jean Weissenbach.
Ensuite, il y avait environ 40 % pour la
communauté nationale qui pouvait faire appel au centre pour des
projets
bien documentés. Jean Weissenbach en tant que directeur du CNS
disposait d'un
droit de séquençage de 20 % pour des projets plus
personnel, avec
si vous prenez en compte les chiffres, une certaine flexibilité.
On a fini par obtenir un financement conséquent de la Recherche,
sans
avoir à rester sous la mainmise du Téléthon. En la
matière, il faut
rendre hommage à des gens comme Bernard Bigot et Gérard
Tobelem, qui en
dépit des difficultés, nous ont apporté un soutien
constant au niveau
du ministère. De son côté, Bernard Barataud a
joué de son influence
d'abord pour créer ce centre et ensuite pour le faire du
coté d'Evry,
ce qui n'ayons pas peur de le mentionner, n'était pas l'endroit
le plus
propice, disons à divers points de vue. Bref, il a quand
même réussi à ce que
l'affaire se fasse à Evry, alors qu'au début nous
pensions nous
installer aux Saints-Pères (à la faculté de
médecine, université Paris
V).
Lors de l'installation du CNS, s'agissait-il de séquencer
le génome humain ou de séquencer des génomes d'organismes modèles ?
La question ne se pose pas ainsi. En fait, l'idée était de savoir si la
France devait participer à l'aventure du séquençage du génome humain,
non seulement pour rester dans la course, mais aussi pour ne pas
devenir les futurs débiteurs de ceux qui l'auraient séquencé. Je vous
rapelle qu'à l'époque, on songeait à deposer des brevets sur tout,
voire quasiment sur les gènes eux mêmes! Par ailleurs, il semblait
que disposer de telles connaissances s'avéraient indispensables
pour qui voulaient progresser dans les sciences du vivant. Les
Etats-Unis et le Royaume uni s'étaient quasimment partagés le travail,
mais il restait quelques miettes dont le chromosome 14. Réflexion
faite, j'étais partisan de séquencer une partie du génome humain afin
de nous positionner dans cette aventure, c'est à dire de pouvoir
accéder aux données disponibles dans une entreprise internationale de
biotechnologie. Au démarrage du CNS, Jean Weissenbach ne
souhaitait pas s'occuper du génome humain. Il n'avait d'ailleurs
pas
caché qu'il souhaitait s'intéresser à d'autres
génomes. Son opinion, réaliste, étant que la
première entreprise prennant désormais une
dimension quasi industrielle, il n'y avait plus là
matière à des
recherches originales. Mais devant mes argumments, comme sous la
pression du
Généthon de Bernard Barataud, voire influencé par
des d'arguments
politico-biologiques de type : le séquençage du genome
humain est le
plus à même de convaincre nos grands argentiers de mettre
la main à la
poche, il a fini par se convaincre de participer au
projet international du chromosome 14, tout en séquençant
'Pyrochoccus
Abissi'. Il s'agissait de roder la machine avant d'aborder d'autres
projets. C'est ainsi qu'a débuté l'aventure du
Génoscope.
Le Généthon n'était-il pas motivé par l'espoir des thérapies géniques ?
Et il l'est toujours. Reste à savoir si cet
objectif de recherche répondra aux attentes. En matière de
thérapies géniques, on a commis quelques erreurs, certes aidé par les
médias, confère les déclarations de certains de mes collègues qui, éloquence aidant, disaient
aux malades ou à leurs parents que cela permettrait au Lazar de la
Bible de se relever guérri. Certes, on constate quelques réussites,
mais la route reste longue.
Au Centre de séquençage, comment évaluiez-vous les projets qui vous étaient soumis ?
Il n'y a rien de plus facile que de dire : "je vais faire
séquencer tel ou tel génome". Ce que l'on demandait dans
les projets
qui nous étaient soumis, était que l'on justifie le
choix de séquencage de tel
ou tel organisme. Or, beaucoup de candidats n'étaient pas en
mesure de
nous expliquer comment ils comptaient exploiter les données
qu'ils
obtiendraient ou de préciser les axes de recherches qui en
découleraient. Ceci a conduit notre conseil scientifique a
éliminer pas
mal de projets, au grand dam de certains chercheurs. Jusque-là,
un tel
dispositif d'évaluation n'existait pas en France. Notre conseil
scientifique avait donc un rôle crucial. Conscient de ses
responsabilités, on peut dire qu'il a fait un travail
remarquable.
C'étaient des moments merveilleux. On examinait les projets, on
en discutait et on passait à l'action. Comme président de
ce Conseil
scientifique, c'est une des plus belles périodes de ma vie. Mais
il
fallait tenir. Vous aviez en face de vous des personnalités
scientifiques de grande classe, une Christine Petit avec son allant, un
Thierry Mieg ou un Jean Michel Claverie avec leur dureté, et
tous les
autres auquels je voue par ailleurs un grand respect. Bref, avec Jean
Weissenbach le CNS - devenu Génoscope - a rapidement
déployé une
intense activité. Évidemment, nous avons subi des
critiques. Lorsque
Claude Allègre est devenu ministre de la Recherche, l'un des
membres de
son cabinet (un universitaire de la fac d'Orsay) me convoque à
déjeuner
avec lui et avec Antoine Danchin. Il s'agissait d'attaquer Jean
Weissenbach au prétexte qu'un rapport effectué au bout de
six mois
disait que le Génoscope ne travaillait pas bien, qu'il fallait
revoir
sa politique scientifique. Nous avions heureusement preparé
cette
réunion et j'ai pu réfuter tous les arguments que l'on
nous opposait. Quand je suis sorti de là, ma chemise
était trempée. Vous
connaissez cette situation où, dans le secteur public, on va
juger
quelqu'un au bout de six mois, vous ? C'était
aberrant ! Bref,
avec Jean, on s'est serré les coudes. On est monté au
créneau et on a
répondu à tous nos interlocuteurs, quels qu'ils soient.
Personne
n'aurait pu glisser une feuille de papier à cigarettes entre
nous.
C'est ainsi que si Weissenbach n'a pas gagné le pari du
quantitatif, il a gagné celui du qualitatif. Tout ce qui sortait
du CNS
était de grande qualité par rapport aux autres centres
internationaux,
comme le reconnaissaient eux-même nos concurrents. Le
séquençage du
chromosome 14 est un modèle d'achèvement.
A quoi tient la réussite du Génoscope?
La
réussite, c'est du temps et de la parole et surtout une excellence
scientifique et technologique acquise rapidement. Comme je vous le
disais, je fais partie de l''école Chambon'. On ne va pas au
combat si on n'a pas de biscuits dans sa poche. Avec Chambon, les
'biscuits' c'étaient les contrôles. Quand vous lui présentiez six
contrôles pour une manip, il arrivait à vous en trouver un septième que vous n'aviez
pas imaginé. Ca, c'est ma culture. Se demander ce que l'on peut réellement
faire et à quel coût ? Précisément, je pense que ce qui nous
manque en France dans les sciences de la vie et de la santé, c'est ce
type d'évaluation. Quand on prépare un rapport comme je l'ai fait pour
le séquençage, il faut aller voir tout le monde. Moi, j'ai même
rencontré les syndicats lorsqu'il s'est agi de monter les programmes de
l'Agence nationale de la recherche (ANR). J'ai rencontré des chercheurs
de tous bords et leur ai dit "on a un budget, j'attends vos
projets". Mais on a eu du mal. Je ne voulais surtout pas que l'on fasse
du self-service, "passe moi le sel, je te passerai le pain". Je n'ai
jamais travaillé comme ça…
Aujourd'hui, vous êtes conseiller scientifique auprès d'André Syrota à la direction de l'Inserm
Notre rencontre a été
le fruit d'un parfait hasard. Il y a une douzaine d'années, André
Sentenac m'avait approché pour le remplacer au CEA à Saclay comme
directeur du département de biologie, une fonction dotée de nombreux avantages en
termes de postes, budget, salaire,... Mais j'ai très vite compris qu'il
s'agissait plus de faire de l'administration que de la recherche. Or,
je voulais continuer à faire de la recherche ; j'avais tout de
même mis plus de quinze ans pour monter le projet que je développe
encore aujourd'hui et je ne voulais pas laisser tomber mon équipe. J'ai
donc décliné cette proposition, mais en ajoutant le genre de petite
phrase (afin de rester poli) : "si je peux vous être de quelque
utilité dans le futur…". Deux jours plus tard, André Syrota me
demandait de devenir son conseiller. C'est comme cela que j'ai commencé
à travailler avec lui. L'experience acquise au CEA fut d'une grande
richesse tant du point de vue scientifique qu'humain.
Comment cela s'est il passé à l'Inserm?
Pour mémoire, cela fait douze ans que j'ai accepté de faire de
l'administration. Auparavant, j'avais toujours refusé de participer à
des actions proches de l'administration telles que les commissions
scientifiques. En fait, j'aime
avoir une lettre de mission pour accepter ce genre de travail,
autrement dit un cadre, savoir dans quelles conditions on va
travailler, quelles sont les objectifs, les frontières, le but, de la
mission. A l'Inserm, la façon de travailler de Christian Bréchot ne me convenait
pas. Il patissait d'engouements trop rapides, certainement dûs à une
tres grande gentillesse. Son désir d'aider les chercheurs - ce qui est
une grande qualité - et surtout de ne pas passer à coté de quelque
chose d'important, fait qu'il a été abusé par des gens qui ne
remplissaient pas leur contrat. Comme c'était un chic type, il lâchait
trop de trucs… Avec André Syrota, c'est different. J'ai des
dossiers, je les traite et je dis ce que j'en pense. On discute et
après, on avance. Nous avons pu mettre en place avec divers services de
l'Inserm - dont je note l'efficacité - des règles permettant de
répondre le plus rapidemment aux chercheurs et à leurs préoccupations.
A l'Inserm, je pense qu'on ne pourra qu'apprecier les evolutions
engendrées dans l'ère Syrota. C'est ainsi que l'on a réussi à relancer
l'activité de l'organisme. Commissions, pré-sélections, sélections,
étaient des mots tabous, on ne pouvait rien changer. On a réussi à
faire comprendre au monde syndical que ce n'était pas la peine de
déplacer cent vingt personnes pour les auditionner, ce qui coûte très
cher, alors que l'on sait très bien qu'il y en a soixante qui ne franchiront
jamais la barre d'une pré sélection. Maintenant, les gens savent qu'il
y a de la compétitivité à l'Inserm. On a bien travaillé et l'on est
devenu l'un des premiers pays en ce qui concerne le recrutement de
scientifiques juniors, même s'il y a encore des progrès à faire. A
noter aussi les diverses actions que nous menons avec les associations
caritatives telles que la Ligue, l'ARC, la fondation Bettencourt, les
postes ATIP/avenir, etc.
Quelles sont les raisons du découpage de l'Inserm en instituts ?
Cette question faisait partie des discussions que l'on a eues avec
André Syrota, avant même qu'il ne devienne le DG de l'Inserm. Il
fallait que l'on fasse un état des lieux, que l'on connaisse nos forces
et nos faiblesses, tant au niveau des sciences du vivant en général qu'à celui de
l'Inserm en particulier. Lorsque j'ai établi mon rapport sur le
séquençage du génome, il y a quinze ans de cela - c'était la première
fois que j'intervenais au niveau de l'administration de la recherche -,
il avait été difficile de trouver un état des lieux de la recherche en
France. Les organismes ne disposaient d'aucuns documents concernant le
génome, les besoins en séquençage ou tout autre document de
perspectives, hormis le rapport de Philippe Kourilsky. Or, on était en
face d'un enjeu international. Il en allait de même sur d'autres sujets
comme le vieillissement, où il n'y a d'ailleurs toujours aucun état de
l'art cohérent. Voilà où je situerais le début de l'histoire en ce qui
concerne la création des instituts. Leur première mission était
de faire un état des lieux, forces et faiblesses, dans différents
secteurs des sciences de la vie. Cela a été fait et, je crois, bien fait.
Désormais, nous connaissons les domaines où nous sommes bons et ceux où
ce n'est pas le cas et où l'on sait que, si on veut le devenir, il faut
s'en donner les moyens. Désormais, les rapports de prospective
recemment établis et les divers appels d'offres tant au niveau français
qu'européens se font en connaissance de causes. On a mis par
exemple beaucoup de moyens, ces dernières années, en immunologie et
dans les neurosciences pour les maintenir au niveau international. En
termes de publications ou d'avancées scientifiques, cela ne s'est pas
traduit par une avancée significative. Fallait-il faire plus ? Je dirais certainement. Par contre, on remarque que la
génétique en général et humaine en particulier qui sont un de nos
points forts, n'ont pas été spécialement favorisés. La aussi, il y
aurait peut-etre fallu faire mieux. Trouver un gène, c'est bien, mais
comprendre sa fonction requiert davantage de moyens et de matière
grise. Nous avons été confrontés à des problèmes de choix, peut être
mal tranchés faute de documentation et de temps.
Un autre élément intéressant dans l'organisation de la
recherche en sciences de la vie est le développement des agences et
associations…
C'est clair, les associations ont joué un
rôle extremement important dans la recherche française. N'ayons pas
peur de citer la Ligue contre le cancer et l'Association pour la
recherche sur le cancer (ARC), l'Association française contre les
myopathies (AFM) et la Fondation pour la recherche médicale (FRM). Sans
elles, notre recherche ne serait pas aussi bien positionnée qu'elle
l'est aujourd'hui. Bon, on a creé des agences (ANR, AERES) pour pallier les failles
des grands organismes, mais peut être un peu trop. Pour autant, fallait
il désabiller Pierre pour habiller Paul ?
Quid de la recherche hospitalière ?
C'est amusant de voir comment les écoles parisiennes ont eu chacune
leur heure de gloire. On a eu Saint-Antoine, puis Cochin avec Georges Schapira, Jean-Claude Dreyfus et Jean-Paul Lévy.
On a eu Saint-Louis, on a maintenant Necker et un peu la Salpêtrière.
Aujourd'hui, la recherche en sciences de la vie ne peut se faire sans y
inclure l'humain. Telle est notre principale préoccupation. Donc je
pense que cette recherche doit être proche du malade sans pour autant
n'être que de la recherche clinique. Les relations avec l'hôpital sont
importantes et n'empêcheront jamais de faire de la recherche amont,
bien au contraire.