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Alice Lotte, l'épidémiologie de la tuberculose (S. Mouchet, J.-F. Picard - avril 2002) |
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Dans quelles circonstances êtes vous entrée à l'INH, madame Lotte ?
Je suis née en 1913 et j’ai pris ma retraite en 1981, mais j’ai
continué de travailler chez moi jusqu’en 1989 pour certaines enquêtes
sur la tuberculose en Yougoslavie et en Finlande. J’ai passé l'externat
en 1929 puis l'internat en 1936. A l'époque, le choix d'une spécialité
était assez limité pour une femme. Un peu contre mon gré, je suis entré
dans de service de gynécologie, puis j’ai eu un poste d’interne dans un
service d'O.R.L. à l'hôpital Claude Bernard (Chatelier). Je suis alors
allée dans le service des maladies infectieuses chez monsieur Lemierre où j’ai fini mon internat et mon clinicat. En 1942, Lemierre a présenté ma candidature à André Chevallier, le directeur de l’INH, un organisme qui venait d'être créé.
A l'époque cet organisme était installé rue Cardinet (à Paris dans le
17ème ardt.) et c'est là que j'ai commencé à travailler sur les
maladies infectieuses.
La section des maladies infectieuses
L'INH comportait plusieurs sections. Au début j'étais dans celle des
maladies infectieuses, Chassagne avait la section de la tuberculose,
celle où je suis passée ultérieurement. Pour la section de pédiatrie,
il y a eu d’abord une jeune femme un peu rigide dont j’ai oublié le nom
et qui n’est pas restée très longtemps, puis le docteur Alisson, un
homme très fin et très cultivé. Dans la section des maladies
infectieuses, nous recueillions les informations sur la poliomyélite,
les maladies vénériennes, la méningite, la typhoïde, transmises au
ministère de la Santé, dans des dispensaires et dans les consultations
hospitalières. Chaque chef de section prenait contact avec les divers
services susceptibles de fournir des informations. Pour nous aider,
nous avions une secrétaire et une aide secrétaire et parfois des
boursiers qui venaient irrégulièrement car ils étaient à mi-temps, donc
très peu payés. A l'INH, je suis donc devenue l'une de ces chefs de
sections, ce qui ne voulait rien dire car, comme nous étions mal payés,
nous étions autorisés à poursuivre nos activités hospitalières. J'ai
donc exercé à Tenon dans le service du pr. Marchal en cardiologie, puis
à Laennec chez Etienne Bernard. Le matin nous étions donc à l’hôpital
avec tout ce que cela comportait de service clinique et l’après-midi,
c’était l’INH. Mais j’étais débordée et j’ai fini par demander une
année de congé à l'Assistance publique. En définitive, j'ai donc choisi
de travailler à l'INH. L'épidémiologie m’intéressait parce que je ne
tenais pas à aller exercer à l’étranger ou en Afrique du Nord. De plus,
ma sœur venait d’ouvrir une pharmacie à Paris alors que je pensais
pouvoir concilier l’hôpital et l’Institut. Je m'étais rendue compte
que, faute de moyens, il était impossible de faire tout son travail de
clinique et d'épidémiologie consciencieusement. Le jour, après la
guerre, où il a fallu faire des enquêtes qui ne se limitaient plus à
Paris, mais à toute la France, voire à l’étranger, j’ai dû laisser
l’hôpital alors que je venais d'être nommée chef de clinique - et bien
qu'ayant passé l’assistanat des hôpitaux et réussie l'admissibilité à
l'agrégation. Tout cela parce que mon patron, Etienne Bernard, avait
cédé le poste qu'il me réservait à un confrère. J'ai donc cédé mon
service de maladies infectieuses à Chassage qui était un collègue et
ami et monsieur Chevallier m’a demandé de remplacer le responsable de
la section tuberculose qui correspondait à ma spécialité.
N'avez vous pas eue le regret de quitter la clinique ?
Bien sur. Lorsque je préparais l’assistanat des hôpitaux, j’avais été
l’élève de monsieur Lemierre chez lequel on apprenait vraiment à
examiner les malades. Lorsque j’ai passé le concours, les médecins
hospitaliers ont relevé que je faisais de très bons diagnostics. J'ai
toujours pensé qu'il fallait que le médecin aie un contact avec le
malade. Il faut leur parler gentiment, ne pas leur poser d’amblée des
questions difficiles. Avant de les examiner, il faut instaurer un
climat de confiance. Dans des études de médecine, de mon temps, on ne
parlait ni d’épidémiologie, ni de statistique, ni d’enquêtes, ni de
psychologie, or je pense que tout cela est absolument nécessaire. La
médecine est une affaire de communication, collective et individuelle,
malheureusement les praticiens, notamment les spécialistes, sont plus
ou moins formés à cela. Certains médecins commencent par demander des
examens de laboratoires ou des échographies avant même d’avoir examiné
les malades, c'est absurde. On dit qu'on ne peut pas tout faire et il
est vrai que la question du temps est un gros problème, il faut donc
choisir. Mais je crois sincèrement que si on n’a pas fait de clinique
on ne pourra être ni un bon épidémiologiste, ni un bon chercheur.
Réticences médicales vis-à-vis de la déclaration obligatoire des cas de tuberculose
Quand j'ai commencé à faire de l'épidémiologie, on considérait déjà que
le taux de mortalité tuberculeuse était moins intéressant que celui de
morbidité. Certes ce taux de mortalité était plus élevé en France qu'en
Finlande, en Hollande, voire qu'en Allemagne, mais en la matière une
moyenne nationale n'a pas grande signification du fait de la taille ou
de l'hétérogénéité des populations. Par contre, avec les pourcentages
de cuti-réactions positives ou négatives chez les enfants, grâce à des
modèles, on pouvait calculer la diminution ou l'augmentation (ce qui
s'est produit pendant la guerre) des taux d'infection. Cependant, la
mise en route des enquêtes de l'INH a été assez difficile. Les médecins
ne comprenaient pas notre méthodologie, moyennant quoi nous recevions
parfois des informations erronées, des taux de morbidité qui ne
correspondaient à rien. Par exemple, certains médecins n’avaient pas
compris que la population concernée par l'enquête était celle d'un
secteur géographique donné et ils tenaient compte dans leurs chiffres
de toute la partie de population qui avait consulté. Lorsque nous avons
organisé une enquête à très longue échéance sur le devenir des
primo-infections tuberculeuses, nous avons eu beaucoup de mal à trouver
des collègues qui acceptent de participer à ce travail dont ils ne
percevaient pas l’importance. Cela, pour ne rien dire de la difficulté
à obtenir d'eux, qu'ils soient privés, hospitaliers ou de laboratoires,
la déclaration des cas de tuberculose chez leurs patients. A Lyon, par
exemple, nous n'avons pu obtenir que l’institut Pasteur qui s’occupait
des examens bactériologiques nous déclare les cas de tuberculose
bacillaire. Ce manque de communication était du, je crois, au fait
qu'on on n'enseignant pas la santé publique dans les études de
médecine. Malheureusement l'administration non plus ne s'intéressait
guère à ces renseignements. Bugnard avait obtenu un vote rendant
obligatoire la déclaration obligatoire de la tuberculose, mais la
mesure n’a pas été appliquée, ce qui est proprement incroyable. Plus
tard, quand Aujaleu a pris sa suite avec l'Inserm, j’ai dû me battre
pour connaître les nouveaux cas de tuberculose, ceux des personnes qui
n’avaient jamais été malades ou ceux d'anciens malades qui avaient
rechuté.
La révolution thérapeutique
Initialement, on relevait quelques très rares cas de méningite
tuberculeuse guérie spontanément, mais c’était infime (un cas sur des
millions). A l’hôpital on faisait des traitements aux antibiotiques
trop court parce qu’on ne savait pas manier le médicament. On était
obligé de faire des injections intramusculaires et intrarachidiennes
qui présentaient de nombreux inconvénients, tels des réactions
fibrosiques ou des troubles auriculaires, mais avec l'isioniazide
(Rimiphon) et avec les associations de médicaments, on a réussi à
guérir des malades. A la fin de la guerre, à Tenon et à Laennec, j’ai
soigné des tuberculoses terribles chez des déportés qui avaient des
lésions énormes, des ganglions, des métastases osseuses, je me souviens
notamment d'une ancienne déportée à Ravensbrück qui est restée
longtemps en contact avec moi. Puis, la streptomycine a représenté un
progrès sensationnel, ce médicament avait une diffusion plus rapide et
on pouvait éviter les injections intrarachidiennes.
Le rôle du BCG dans la lutte anti tuberculeuse
A mon avis, ce sont les médications antituberculeuses qui ont eu le
maximum d'efficacité, surtout à partir du moment où on a pu associer
plusieurs médicaments donc que l'on a su prévenir les risques de
contagions provoqués par les personnes dépistées. Avec Robert Debré
nous avons fait dans plusieurs centres français et étrangers une
enquête sur les primo-infections tuberculeuses et le risque d’infection
chez l’enfant. Cela nous a permis de nous apercevoir que la protection
due au BCG pouvait s’atténuer avec le temps donc qu'il était essentiel
que les malades dépistés soient traités le plus rapidement possible
afin de parer au risque de contagion. Mais je crois qu'en France,
davantage que le BCG ce sont les médications antituberculeuses qui ont
le plus contribué à éradiquer la maladie, même si celui-ci a eu une
influence sur la baisse de la morbidité comme l'avait révélé une
enquête de longue durée que nous avions lancé avec Louis Bugnard dans
le Bas-Rhin. Parmi les enfants qui avaient reçu le BCG très jeune, i.e.
à l’âge préscolaire, certains, très peu, avaient eu des incidents
tuberculeux mais pas de tuberculose, alors que ceux qui n’avaient pas
eu de vaccination avaient un taux de morbidité plus élevé. Vous savez
que les Américains ne croyaient pas aux BCG (qui n'avait pas été
inventé chez eux) et il est de fait que dans certains états comme
l’Alaska, la maladie a pu être complètement éradiquée sans le vaccin,
mais grâce à un dépistage de toute la population et à la généralisation
des traitements préventifs.
En 1946, Louis Bugnard prend la direction de l'INH
Monsieur Bugnard était quelqu'un de très ouvert qui savait écouter et
donner de bons conseils. En même temps médecin et polytechnicien, il
avait des relations internationales, notamment avec les Américains.
C'est lui qui a introduit la recherche l'INH et c'est grâce à lui que
nous sommes devenus chercheurs ou techniciens, selon les catégories. Il
a installé l'Institut rue Léon Bonnat dans le 16ème arrondissement de
Paris, mais nous n'étions guère mieux lotis en matière d'espace que rue
Cardinet. Certes, le bâtiment était un peu plus grand, mais les
effectifs avaient aussi beaucoup augmentés. Peu à peu Bugnard s’est
organisé pour que nous passions des contrats avec certains organismes.
La Sécurité sociale, par exemple, commanditait des enquêtes au
lendemain de la guerre. Le ministère de la Santé m'a ainsi demandé de
faire une enquête sur la morbidité tuberculeuse des ouvriers égoutiers.
Afin de faire une étude comparative, j’avais parallèlement organisé une
enquête sur le personnel des PTT qui a permis de constater que si la
morbidité tuberculeuse était plus élevée chez les égoutiers que chez
les postiers, elle restait tout de même élevée chez ces derniers.
En 1964, Eugène Aujaleu transforme l'INH en Inserm
Alors qu'on avait critiqué Bugnard pour avoir développé la recherche
fondamentale au détriment de l’épidémiologie, en 1968, on a reproché à Eugène Aujaleu
de ne pas être suffisamment scientifique parce qu'il était médecin de
santé publique! Certes celui-ci était moins scientifique que Bugnard et
son arrivée à la direction de l'Inserm en a effrayé plus d'un. Il avait
des colères terribles, mais je me suis rapidement rendue compte qu'il
m'avait toujours soutenue. En venant de la DGS, il avait amené à
l'Inserm sa collaboratrice, mademoiselle Laporte, une femme médecin
très intelligente et fort distinguée qu'il a nommée directrice de la
recherche médico-sociale (DRMS). En 1968, je me souviens de réunions où
elle et Aujaleu se faisaient houspiller par des gens comme Stanislas Tomciewicz : "l’Inserm est un vrai bordel. Il faut crever l’abcès".
Moi je défendais Bugnard, Aujaleu, et je me faisais houspiller. Bref,
je garde le souvenir de 1968 comme d'un gâchis complet, des petits
bonshommes qui nous insultaient, une année de perdue...
A l'Inserm, vous avez fait partie de la commission d'épidémiologie
Dans les années 1970, j’ai fait partie de la commission d’épidémiologie
ainsi que d’une des commissions de coordination avec les cliniciens
organisées par l’Inserm. Mais c'est aussi l'époque où la biologie
moléculaire s’est développée considérablement et que cela n'a pas été
une période aussi faste pour l'épidémiologie. De Constant Burg, on
disait qu'il amait faire se battre les pierres entre elles ! En
revanche, je me suis toujours bien entendue avec Françoise Hatton qu'il
a nommé directrice de la recherche médico-sociale. Avec mon assistante
Simone Perdrizet installée au Vésinet nous avions des réunions parfois
difficiles avec les gens du ministère de la Santé qui ne comprenaient
pas l'intérêt de poursuivre les travaux sur la tuberculose. De même, au
sein de l'Inserm la statistique prenait le pas sur l'épidémiologie.
Cependant je continuais de penser que pour faire de l’épidémiologie et
de la recherche quelles que soient les maladies étudiées, il faut être
clinicien. Sans cela, on ne peut pas comprendre les choses. Daniel
Schwartz était un mathématicien extrêmement intelligent, comme P.
Lellouch ou P. Ducimetière,
mais il y avait certains aspects qu'il ne pouvait pas comprendre. Moi,
quand je devais recueillir des informations sur la tuberculose, j'avais
besoin de savoir en quoi consistait exactement la maladie. Si je devais
travailler sur les maladies respiratoires chroniques, il fallait que je
sache ce qu'était l’asthme ou les bronchites chroniques.