En cas d'usage de ces textes en vue de citations,
merci de bien vouloir mentionner leur source (site histrecmed), ses auteurs et leurs dates de réalisation
| Compilation d'une série d'entretiens réalisés de juin 2000 à novembre 2001 avec Pierre Tambourin
(N. Givernaud et J.-F. Picard, ) |
|
![]() DR |
Un polytechnicien attiré par les sciences de la vie
Vous êtes un polytechnicien qui choisit de s'orienter
vers la biologie. Dans quelles circonstances êtes–vous
entré à l'Inserm ?
Au départ, je n'étais pas biologiste puisque mon cursus
me destinait aux sciences dites ‘dures’. A l’Ecole Polytechnique, j'ai
profité de ce que l'on appelait la botte recherche pour
commencer une carrière à l'Inserm. Là, je me suis
intéressé plutôt à la cellule qu'à la
molécule, et plutôt à la cellule anormale
cancéreuse qu'à la cellule normale. C’est le premier
grand domaine sur lequel j'ai travaillé presque 20 ans, i.e. de
1966 à 1980... En 1967, j’avais 24 ans. A l'époque, il
n'y avait pas de concours et je suis arrivé chez un monsieur qui
s'appelait Marcel Bessis. L'Inserm, venait tout juste d'être
créé par transformation de l'Institut National
d'Hygiène (1964), on était en pleine période
gaullienne, on cherchait des gens partout. Il suffisait d'arriver avec
un titre de polytechnicien ou de normalien pour être
engagé dans un laboratoire. Pratiquement, il suffisait de
frapper à la porte. J'ai donc fait mon année de service
militaire chez Marcel Bessis
qui était un cytologiste, un spécialiste des globules
rouges mondialement connu. A la fin de mon année de service
militaire, Bessis m’a demandé : “Que voulez-vous devenir ? Est-ce que vous voulez devenir AR ou CR à l’Inserm. - Pourriez vous me dire ce qui est le mieux ? - Chargé de recherche me semble t’il ”. Résultat, huit jours plus tard, Marcel Bessis venait m’annoncer que j’étais CR Inserm.
En fait avant ma rencontre avec lui, j'étais allé voir au CEA un homme qui s'appelait Louis Bugnard,
le directeur de l'INH, un polytechnicien de la promotion 1920 qui avait
fait sa médecine. Je lui avais demandé conseil et il
m'avait dit : “ surtout ne faites pas médecine, cela ne sert à rien, faites de la recherche médicale
”. C’est Bugnard qui m’avait introduit auprès de Bessis. En
fait, j’aurais voulu faire médecine, mais mon père
m’avait poussé vers polytechnique (il craignait que je passe
plus de temps dans les bistros du quartier latin que dans les amphis de
la fac. En me mettant en ‘taupe, il savait que je continuerai d’avoir
un encadrement très scolaire !). L’intérêt de l’X,
c’était la ‘botte recherche’ qui. permettait de ne pas faire son
service militaire (il faut savoir qu’environ 95% des
élèves de l'Ecole Polytechnique sont anti-militaristes).
Bref, on s’engageait dans l'armée surtout parce que les
études étaient gratuites, qu’on était blanchi,
logé et nourri. En fait, Polytechnique (je suis de la promo X
64) est l’une des rares école très démocratiques
en France.
Je n’étais pas le premier polytechnicien biologiste, pour ne pas
parler des polytechniciens matheux comme Bugnard ou Lazar. L'un de mes
prédécesseurs s'appelait Philippe Kourilsky (promo 1954). Je l'avais rencontré et il m'avait dit : “ne va pas chez les médecins, va plutôt chez mon frère” (François Kourilsky
qui était médecin). Et puis ce fut le hasard des
rencontres, mon futur beau père connaissait bien Marcel Bessis
qu’il avait rencontré au Comité des sages (CCRST). En
définitive, Marcel Bessis était très bien, sauf
que ce n'était pas un chercheur, c'était un homme du
monde. Mais à l’époque, il n'était pas question
qu'un directeur d’UR Inserm ne soit pas un médecin
hospitalo-universitaire (PH-PU). J'avais donc la chance d’avoir un peu
appris ce qu'était la recherche biologique. Je n'avais que 23
ans et il faut imaginer ce que c'est qu’un jeune qui entre dans un labo
en ne sachant même pas ce qu'est un microscope, une pipette…
Bessis m'avait dit “ vous venez chez moi, je vous donne un bureau, et
dans une semaine lorsque vous serez un peu habitué, je viendrai
vous voir pour discuter un peu de science avec vous”. Je l'attends
toujours…
Un microscope, vous aviez tout de même dû en frôler au cours de vos études…
Non, les ‘taupes’ ne préparent pas à manipuler des
microscopes et quand j'étais à l'X, j'ai surtout
passé mon temps à m'occuper de choses diverses, mais pas
beaucoup de recherche scientifique… En revanche, j’ai passé 3 ou
4 certificats à la fac de Sciences, c’est à dire
l'équivalent d'une licence passée quasiment en 6 mois
pour essayer d'apprendre un minimum de choses. J’ai d’ailleurs eu la
chance d’y avoir Jacques Monod, François Jacob, Piotr Slonimski
ou Madeleine Gans comme professeurs. … C’était fabuleux. Mais
évidemment, l’ambiance des travaux pratiques n’était
pas exactement ce qu’on pourrait qualifier de sérieuse. Nos TP
préparaient le certificat de génétique. L'un d’eux
consistait à essayer de caractériser les deux
gènes mutés dans une souche de drosophiles par rapport
à la souche sauvage. J'étais avec deux condisciples
auxquels j’avais dit “vous faites les manips et moi je ferai les calculs”
(évidemment, je n’étais pas mauvais en math). Mais mes
deux types n'ont pas fait les manips et on s'est retrouvé trois
semaines avant la fin de l'exercice sans aucun résultat. J'ai
donc ramené les drosophiles dans le labo de Bessis, des dizaines
et des dizaines de pots et j'ai les ai croisées pour trouver les
deux gènes. Evidemment comme les drosophiles se reproduisent
à des moments précis et que le cycle arrive à un
moment donné, c’est comme cela que n’ai passé une nuit de
Noël à croiser des mouches…
En réalité, je suis vraiment entré dans la
recherche lorsque j’ai rencontré François Zajdela, un
homme qui a eu un grand rôle dans ma carrière de
chercheur. Zajdela était le directeur d’une UR Inserm voisine de
celle de Bessis. Mais quoique médecin, lui était un vrai
scientifique. Le jour où il était venu faire un
exposé scientifique chez Bessis, c’était la
première fois que j'entendais quelqu'un qui avait l'air de
savoir de quoi il parlait. Bref, j’ai préparé tout seul
mon plan expérimental après avoir rencontré
Zajdela, Puis, au bout de trois mois, je me suis fâché
avec Bessis. Je lui avais dit que son institut marchait en dépit
du bon sens. Vous imaginez, un jeune type de 24 ans disant cela
à son mandarin. Il ne l’a pas supporté et je me suis fait
virer, mais je dois le dire dans de bonnes conditions. J’étais
soutenu par une jeune chercheuse qui travaillait avec moi,
Françoise Wendling qui s’est retrouvée elle aussi
priée de partir. Mais comme Marcel Bessis était un homme
bien élevé, il nous a laissé emmener une
technicienne et nous sommes allés chez Zajdela (U.22, physiologie et radiobiologie cellulaires)
qui était ravi de récupérer deux chercheurs et une
technicienne. Nous nous sommes installés dans un bâtiment
de l'Institut Curie de Paris localisé sur le campus d'Orsay.
C’est là que j'ai développé des études sur
un modèle de leucémie chez la souris. Il s’agissait de
comprendre comment un virus (oncogène) pouvait provoquer en
quelques heures, voire en quelques jours, le développement d’un
cancer. Le but était de comprendre dans quelles cellules le
virus entrait, comment il agissait, pourquoi ces cellules se
développaient si rapidement, pourquoi l'organisme de la souris
ne réagissait pas, etc. C’était de la physiopathologie
expérimentale.
La majorité des patrons d’UR Inserm n’étaient donc pas de vrais scientifiques
C’était un problème de génération. Dans la
génération de Bessis, vous aviez des gens comme Jean Bernard
qui n'était pas chercheur (contrairement à ce que l'on
dit), mais médecin et même grand clinicien. De même,
Jean Hamburger était un excellent clinicien, mais pas un chercheur.… Georges Mathé
n'était pas un chercheur (d’abord il truquait ses
résultats !). En fait, les choses ont commencé à
changer avec la génération suivante. Prenons le cas de Jean-Paul Lévy
avec lequel j’ai travaillé. Il détestait la
médecine comme les malades et il ne faisait plus d'enseignement
depuis longtemps quand je l'ai connu, de même il ne faisait
pratiquement pas de clinique, tout au plus deux heures par semaine…
Mais c’était un amoureux de la recherche, un vrai chercheur
(même s’il a réalisé l’exploit de ne jamais
réellement ‘maniper’ lui même). En revanche, il
était capable de suivre, d'analyser les protocoles et de
décortiquer des résultats, de les critiquer avec un sens
aigu de la critique constructive. De même il faudrait citer Jean-Francois Bach, Maxime Seligmann
qui est resté un grand médecin en même temps qu’un
excellent chercheur. C’est à dire quelqu’un qui proposait des
solutions thérapeutiques tout en étant capable de
construire un protocole expérimental, de poser de bonnes
questions, de s'interroger sur les méthodes à utiliser
pour expliquer un phénomène. Reste qu’aujourd’hui, les
médecins qui s'intitulent ‘cliniciens-chercheurs’ restent peu
rigoureux sur le plan scientifique. Prenez l’exemple des essais
cliniques ou thérapeutiques menés par l’ANRS dans les
années 1980. A part Maxime Seligmann ou Jean Dormont (qui n'est
pas vraiment un chercheur, mais un excellent clinicien qui arrivait
à bien cerner les choses) les médecins qui s’occupaient
des essais thérapeutiques sur le sida étaient d’un manque
de rigueur extraordinaire.
Il est vrai que faire à la fois de la clinique et de la
recherche est réservé à quelques individus
exceptionnels. Il y en a très peu, et souvent ils y arrivent
difficilement, il ne faut pas oublier qu’il s’agit de deux
métiers différents. J'ai beaucoup d'amis cliniciens de
très haut niveau, mais quand je vois le boulot de chien qu'ils
font tous les jours, je considère qu’il est illusoire de vouloir
faire de la recherche à côté. Je me souviens d'un
copain que j'avais essayé d'aider à passer sa
thèse … On l'avait fait ‘maniper’, il était responsable
du service hémato de Cochin. Mais il ne pouvait pas faire une
manip plus de 20 minutes d’affilée sans être appelé
pour une urgence… Et il n’avait pas le choix, s’il n’y allait pas le
type mourrait. Résultat, les 3/4 de ses manips étaient
foutues. Le système américain est profondément
différent. J’ai travaillé quatre ans au NIH chez un
chercheur, dermatologue de formation. Moyennant quoi il travaillait sur
les oncogènes, les gènes du cancer. Il ne voyait que
trois ou quatre malades par semaine et il les choisissait en fonction
de ses recherches. La grosse différence avec le système
français, c’est que le médecin de haut niveau aux
Etats-Unis du fait de l'organisation de leur système
médical n’a que très peu d'activité clinique. En
France, si on n’a pas la personnalité d’un Jean-Paul Lévy
pour exiger de consacrer l’essentiel de son temps au labo, un PH-PU ne
peut se consacrer réellement à la recherche. Aux
Etats-Unis, les études médicales sont ramassées
sur trois ans (M.D.), le reste des études est constitué
d’un bagage purement scientifique (Ph.D.). A l’inverse, en France, on
attache une valeur extrême à la ‘Clinique’, plus un art
qu'une science, dit-on souvent.
Le développement scientifique de l’Inserm
C’est en 1971 que Constant Burg
avait été nommé directeur de l’Inserm.
C’était un professeur de Nancy, un radiobiologiste, qui avait
été choisi par les grands patrons parisiens parce que,
pensaient ces derniers, il ne leur porterait pas ombrage (on le
considérait comme un provincial). Mais, contrairement à
leur souhait, Burg s'est révélé un vrai directeur
général et il a changé beaucoup de choses à
l'Inserm, provoquant en 1974 une sorte de révolution contre
laquelle le syndicat (le SNCS auquel j’appartenais) s’est farouchement
opposé. Mais nous avions tort. A ses débuts, il faut se
souvenir que l'Inserm avait été créé pour
contre battre le CNRS, par les médecins qui voulaient avoir leur
organisme à eux. Voir un type qui commençait à
changer cet Inserm quasiment féodal, ou oligarchique, pour en
faire une espèce de démocratie scientifique a
dérangé plus d’un mandarin, mais il l’a fait car il avait
compris qu'il fallait absolument couper l’organisme de ces racines
purement médicales.
Constant Burg est l’homme qui a eu le courage de dire que les
chercheurs temps plein pouvaient devenir directeurs d'unité. Il
pensait même qu’il serait bon qu'il y en ait au moins la
moitié, la règle devant devenir la parité entre
médecins et chercheurs. Inutile de dire que cela a
provoqué quelques remous dans les Commissions scientifiques
spécialisées (CSS). Il a également affronté
les grands mandarins sur la question des ‘attachés’ (AR) et des
‘chargés de recherche’ (CR). A l'époque, les mandarins
mettaient un point d'honneur à ce que leurs poulains passent AR,
CR puis DR, quelle que soit la qualité de leurs recherches et
cela parce qu’il s’agissait de leurs élèves.
Résultat, on avait des gens qui passaient CR sans aucune
publication. Burg a donc décidé : “ne passeront CR que
les AR qui auront deux ou trois publications dans une revue
internationale”. Bien entendu, comme mes camarades syndicalistes, on a
voulu rentrer dans le chou de notre directeur... Mais, un jour, il me
prend dans son bureau :
“ Monsieur Tambourin, il faut que je vous explique une chose.
Cette règle je ne compte pas l’appliquer, je vous le promets,
mais je voudrais que cela reste entre nous. Il faut que vous compreniez
que cette réforme est faite pour que certaines gens se rendent
compte qu'il n'est pas normal que l'on passe CR simplement parce qu'on
est le fils spirituel de monsieur Untel ou du professeur Tartempion...
- Monsieur le directeur général si vous en
prenez l'engagement moral, je vous promets que l'on va mettre le
bémol sur nos revendications".
Evidemment, Burg avait raison sur le fond et la seule astuce qu’il
avait trouvé pour faire passer la réforme avait
été de l’ériger en espèce de règle
administrative. C’était un finaud, il sentait parfaitement les
rapports de forces. Il avait un côté très
séducteur, j'étais un leader du Syndicat national des
chercheurs scientifiques (SNCS) et il voulait absolument me
démontrer que ce qu'il faisait était bien. Mais il faut
se souvenir que ce syndicat a été fondé par des
gens comme François Gros, des personnes qui avaient une vision
intermédiaire entre le syndicalisme révolutionnaire,
parfois très contestataire c’est vrai, mais aussi celle d’un
syndicalisme ‘participationiste’, soucieux d’une réflexion sur
la politique scientifique.
Si l’Inserm doit incontestablement à Constant Burg le renforcement de son niveau scientifique, Philippe Lazar
a poursuivi cet effort. Lazar était un polytechnicien ‘matheux’
et pas ‘biologiste’ comme Philippe Kourilsky ou moi même. Il
avait suivi la filière ‘ Schwartz’, c'est-à-dire la
filière des polytechniciens mathématiciens mettant leur
compétence au service de la médecine. Burg aimait
beaucoup Lazar, il l’a aidé à moderniser
l’épidémiologie à l’Inserm. Burg avait
supprimé la partie ‘santé publique’ de l'Inserm
installée au Vésinet. Il estimait qu’ils étaient
des comptables et pas des vrais épidémiologistes. Il a
donc joué à fond la carte Lazar, Lellouch, toute cette
armée de polytechniciens qui travaillaient avec Daniel Schwartz
(le frère de Laurent le professeur de l’Ecole Polytechnique).
Daniel Schwartz étant le premier non-médecin a avoir
été nommé professeur à la faculté de
médecine, celui qui avait introduit à l'Inserm des
méthodes d'analyse rigoureuses en épidémiologie.
L’oncovirologie murine
La première fois que j'ai rencontré Jean-Paul Lévy,
c'était quand j'étais dans ma première
année d’Inserm chez Bessis ; il était venu faire un
exposé avec Jean-Claude Leclerc et François Kourilsky,
sur les virus leucogènes chez la souris. Bessis n’avait eu de
cesse de les démolir, tout simplement parce qu’il ignorait que
des virus puissent provoquer des cancers… Mais trois mois plus tard, on
travaillait tous dessus (à l’époque cela faisait
déjà 10 ans qu'on avait découvert les oncovirus
murins aux Etats-Unis !). Jean-Paul avait moins de 35 ans à
l’époque, il était plein de force, plein de tonus et nous
avons décidé de garder le contact avec son équipe.
Dans les années 1980-81, juste avant que je ne parte aux Etats-Unis, il m’a fait une proposition : “quand tu reviendras, cela m'intéresserait que l'on coupe mon unité (de Cochin) en deux et que tu prennes la direction d’une des moitiés”.
Nous avions donc convenu qu'à mon retour, je viendrai
m'installer chez lui avec mon équipe pour former un couple d’UR
Inserm. Jean-Paul était généreux, mais en
même temps pas trop non plus ! Lui, il voulait garder la
moitié qui resterait Inserm (U 152) et me laisser celle qui
serait CNRS (UA 628). Je lui ai répondu qu'il était bien
gentil, mais que les budgets Inserm et CNRS n'étant pas du
même ordre, je préférerais un partage plus
équitable. “Bon, on restera tous les deux unités mixtes Inserm-CNRS”
et on est parti là-dessus. Là dessus je passe quatre ans
aux Etats-Unis (1982-1985), essentiellement pour faire de la
génétique moléculaire; en fait pour
acquérir les nouveaux outils qui me paraissaient
nécessaires pour ce faire. En revenant, j'ai commencé
à travailler chez Jean-Paul, qui était d'ailleurs venu
entre temps, s'installer chez nous. J'ai commencé à
diriger la moitié de l'unité de Jean-Paul et on partait
tranquillement vers une scissiparité en bonne intelligence.
C’est alors que Constant Burg, le patron de l’Institut Curie qui
m'avait bien connu lorsqu'il était directeur
général de l'Inserm, est venu me débaucher. Je
suis donc parti m’installer à Curie pour prendre la direction de
la section de biologie (1989-1993).
De l’oncovirologie murine aux leucémies humaines
Jean-Paul Lévy était un virologue, cancérologue,
mais c'était aussi un excellent immunologiste. Il a beaucoup
travaillé sur l'immunogénétique de la souris ce
qui revient, en gros, à essayer de comprendre quels sont les
gènes à l'origine de la réponse immune chez la
souris. Dans les années 1980, un certain nombre de nouvelles
technologies sont apparues ainsi qu’un certain nombre de manip que l'on
ne pouvait faire que chez la souris sont devenues possibles chez
l'homme. Jean-Paul a alors décrété urbi et orbi
qu'il n'y avait plus besoin d'animalerie dans les laboratoires, que lui
même allait fermer la sienne, et qu'il fallait désormais
faire de l’immuno fondamentale, directement sur l'homme. Il
considérait la partie de l'unité que j'allais reprendre,
qui était en virologie, comme quelque chose qui devait
évoluer rapidement. De mon côté, lors de mon
séjour aux Etats-Unis, j’avais entrepris un virage vers la
cancérologie moléculaire, les oncogènes, les
gènes du cancer. Les virus paraissaient donc moins
intéressants que les gènes, et J-P. Lévy
était ravi. Mais lorsque j’étais aux NIH, j’avais
travaillé à côté de Robert Gallo qui
persistait, lui à s’intéresser à la
rétrovirologie humaine… Il faut se rappeler que le programme
Nixon des années 1970 avait été bâti sur
l'idée que les cancers venaient tous des virus… Bon, pendant dix
ans de très grosses équipes ont cherché des virus
associés au cancer chez l'homme, sans en trouver un seul. Robert
Gallo était le dernier, tous les ans, il arrivait avec un
nouveau virus. Mais manque de pot, à chaque fois cela se
révélait être le résultat d’une
contamination. Je me souviens de séminaires où lorsque
Gallo commençait à parler, la moitié de la salle
se levait et sortait, par principe : ‘on ne va pas écouter un
type qui raconte autant de fadaises’. Et puis dans les années
1979-80, en collaboration avec les Japonais, Bob Gallo met enfin le
doigt sur ce qui a l’air d’un vrai coup, comme disaient les
Américains, il découvre le virus HTLV-1 qui est
associé à une leucémie rare des Japonais. On avait
mis enfin le doigt sur un premier virus oncogène chez l'homme.
L'affaire du sida
L'isolement d'un rétrovirus
Le rétrovirus du sida a été isolé dans le
laboratoire de Montagnier. Je connaissais bien Luc Montagnier. Ma belle
mère était chez lui à Pasteur. Montagnier
s’était fait une réputation assez jeune pour avoir
découvert un test (Mac Ferson – Montagnier) consistant à
sélectionner des cellules par inhibition de contact. Il
s'intéressait à la virologie un peu mais surtout au
cancer. Il s'était aussi intéressé au cell coat,
aux protéines de membrane. Mais ce n'était pas un bon
chercheur. Il passait son temps à courir les colloques pour
chercher des idées nouvelles, résultat, il en changeait
tout le temps. Sur ce, Jacques Leibowitch de retour de chez Bob Gallo
va voir Montagnier pour lui présenter un
prélèvement de malade de Willy Rozenbaum et il lui dit :
“ il doit y avoir un virus là derrière… ” On n’imaginait pas alors qu’il puisse s’agir d’un rétrovirus, i.e. un virus à ARN.../
--------------------
Hélène Pollard : Le plus curieux dans l’histoire est que le
prélèvement ganglionnaire (la fameuse souche BRU) ait
d’abord été présenté à Jean-Paul Lévy. Willy Rozenbaum est d’abord venu à Cochin pour lui
dire: “ voilà, j'ai prélevé cela sur un de mes patients, Peut-être pourriez vous le mettre en culture ? ” Jean-Paul a alors fait le tour du labo pour demander si ça
intéressait quelqu’un. Mais il n’a trouvé personne et il
n’a pas insisté. Plus tard (j’ai travaillé à
l’ANRS avec J.-P. Lévy), il disait: “ peut être ai je eu le tort de n’avoir pas été assez dirigiste à l’époque, je le regrette… ”.
C’est donc après que Willy Rozenbaum est allé chez
Montagnier à Pasteur. Il l'a trouvé dans le couloir en
train de se baguenauder (ça, c'est l'histoire telle que la
raconte Jean-Paul). Bref, Montagnier a pris le tube, il l'a
regardé et il l’a donné à la première
personne qu’il a trouvé en train de travailler sous hotte.
C'était Françoise Barré-Sinoussi et il lui a
demandé de mettre ça en culture. C’est donc elle qui a
isolé le HIV (VIH en français)
---------------------
...J’ignorais cet aspect de l’histoire, mais je connais la
suite. Françoise Barré met le prélèvement
en culture dans le labo Montagnier et isole ce qu’on appellera le HIV.
Assez vite on a découvert que c'était un
rétrovirus. Mais, au début, la perception de l'importance
de la pathologie n'est pas apparue complètement. Enfin, il y a
eu le problème Montagnier-Gallo. Quand j’étais aux NIH
(Bethesda), Bob Gallo était au sixième étage du
bâtiment dans lequel je travaillais. Donc, on se voyait en
permanence. C'est Montagnier qui lui apportait ses souches et il
passait la nuit chez moi parce qu'on se connaissait bien … A cette
époque-là, en 84-85, l'idée était
premièrement que seuls ne souffriraient les gens qui avaient un
comportement disons anormal, dissolu, et deuxièmement que tous
les modèles animaux que l'on connaissait à
l'époque (je l'ai entendu de la bouche de Jean-Paul Lévy)
montraient que le nombre de sujets qui risquaient d’être
contaminés serait très faible, de l'ordre de 1 à 2
%. Comme 1 ou 2 % d'une sous-population, cela ne faisait pas beaucoup,
Jean-Paul disait : “c'est
de la foutaise, c'est une opération de pub d'un certain nombre
de médecins et de gens aux Etats-Unis… Montagnier est un nul,
donc son truc est nul…” ce dont il a convaincu Philippe Lazar le directeur de l’Inserm.
Il avait un point de vue radical : la recherche médicale c'est
d'abord de la recherche fondamentale qui a ensuite comme objectif
l'homme. Et c'est vrai. Mais l'Inserm doit aller de la recherche
fondamentale jusqu'au lit du malade. Or l'organisme a oublié de
formuler, en tout cas d'appliquer cette formule jusqu’au bout.
L’épidémie est apparue à l’époque ou je
revenais des Etats-Unis. Je lui ai dit “…sur le sida, il est possible que tu aies raison, mais il se pourrait aussi que tu te goures… ”.
Dans son entourage, une autre personne lui tenait le même
discours, Sylvie Gisselbrecht qui était une excellente
rétrovirologue (elle avait aussi fait le virage vers la
cancérologie moléculaire en prenant ma succession lorsque
je suis parti à Curie) et qui lui avait suggéré
que son labo puisse travailler sur le sida. Certes Jean-Paul
Lévy se distinguait de la masse des hospitalo-universitaires,
mais il faisait quand même parti de leur monde. Il se posait en
contestataire, il aimait affirmer son originalité, mais il
restait dans le clan, quand il rencontrait Jean Bernard, il lui donnait
du "mon cher maître". Bref, pour cette raison ou pour une autre
l’Inserm a manqué un virage. La même histoire s'est
passée à l'INRA dans le cas du prion. Je trouve que les
organismes publics de recherche manquent cruellement de méthode
de veille scientifique réellement professionnalisée.
C'est-à-dire de gens qui à partir d'une découverte
de type sida par le CDC, se seraient mis autour d'une table pour
réaliser une expertise collective. Sur le prion, il ne fallait
pas être un grand clerc pour déduire deux ou trois points
essentiels à partir de ce qu’on avait vu en Angleterre depuis
dix ans, or l'INRA est resté sans réaction.
L’Inserm de Philippe Lazar, la politique de l’excellence
Philippe Lazar partait du principe que le seul rôle politique que
devait avoir un établissement publique scientifique et technique
- un 'EPST' comme l’Inserm - était de recruter les
meilleurs chercheurs et de leur garantir des moyens de leurs
recherches. Une fois qu'on avait recruté les plus belles
cervelles, elles s'organisaient en unité, et le rôle de
l'Inserm consistait à s’assurer de la qualité de leur
travail. Si l’U.R. flanche, on la restructure. “ Pour évaluer la recherche : qui sait mieux le faire que les chercheurs ? demandait-il. Ce sont eux, évidemment, et pas nous”.
Donc, essayer de promouvoir une politique avec des financements
à la clé était contraire à ce que devait
faire un organisme public. Il était - je dirais culturellement -
opposé aux grands projets, aux grands programmes, en disant "je
ne sais pas ce que cela veut dire que piloter la science parce que l'on
se trompe tout le temps, parce que le temps de réfléchir
à ce qu'il faudrait faire, il faudrait déjà passer
à autre chose…" Enfin, il avait toute une argumentation,
assez lumineuse comme toujours avec Philippe (je me méfiais
beaucoup de ses raisonnements parce qu'ils étaient tellement
lumineux que l'on en perdait son esprit critique) aboutissant à
la conclusion que la seule façon de piloter la science de
manière intelligente était de partir de l'idée que
ceux qui savent ce qu'il faut faire à chaque instant sont des
gens qui ont le cerveau le mieux préparé pour cela.
“Donc, disait il, recrutons nos chercheurs de manière
très rigoureuse, évaluons avec beaucoup de soins nos
unités, définissons régulièrement le champ
d'intervention de l'Inserm grâce à nos CSS, ce sont elles
qui afficheront les priorités. Cela suffit. Pas besoin de
programme." Evidemment quand Philippe Lazar voyait poindre aux
Etats-Unis des masses d'argent considérable dans tel ou tel
domaine, culturellement il y avait tendance à freiner, il y
voyait a priori un effet de mode. A propos du sida, le résultat
est qu'on a obligé l’Inserm à créer une agence
pour répondre à l'absence de liens qui existaient entre
la recherche de paillasse et le milieu médical. Mais là
aussi, il a fallu pousser. Je me souviens de l’avoir
coinçé un jour : “dis moi Philippe, si tes unités
sont aussi bonnes que tu le dis, si tes chercheurs sont aussi bons que
ça, une opinion que je suis prêt à partager,
pourquoi donc l'Inserm n'est-il pas dans la recherche sur le Sida ? Et
pourquoi es-tu obligé d’écrire une lettre à tes
responsables d’U.R. en leur disant que leur engagement est de leur
responsabilité individuelle ?”. Bref, en 1986, l’Inserm a
lançé un programme sida qui est devenu ANRS
l’année suivante, mais au fond il ne voyait dans
l'émergence de ce type de structure qu'une volonté de
remise en cause de ses prérogatives, autrement dit de la
capacité de l’Inserm à bien faire les choses.
Le gros défaut de l'Inserm sous Lazar, c’est qu’il
s’était en quelque sorte “ cnrisé ”. Il
s’intéressait de plus en plus à l'étude des
mécanismes fondamentaux des maladies, et finalement assez peu
aux aspects médicaux de ces questions. L’Agence nationale de la recherche sur le Sida (ANRS) a donc
été lancée en 1987 par Jean-Paul Lévy. Son
rôle essentiel a été d'organiser une vraie
recherche clinique, i.e. au sens nord-américain du terme, avec
une vraie approche scientifique de la maladie. Finalement, on peut dire
que si l’agence n'avait pas été piloté par
quelqu’un comme J.-P. Lévy , un type d'une grande culture, d'un
dynamisme, et d'une capacité manageriale exceptionnelle, il n'y
aurait pas eu de recherche sur le sida en France. L’ANRS m’a servi de
modèle par la suite dans les affaires de génomique.
J'avais vu un Jean-Paul donner à l’agence un tel niveau de
performance que cela m’a convaincu que chaque fois qu'il y avait besoin
d'une entreprise un peu originale, qu'il y avait besoin de
débloquer rapidement des moyens financiers pour un grand
programme, il fallait faire comme lui. La conclusion est qu’on ne
saurait lancer un grand programme de recherche si on n’a pas de leader
pour le faire. On perd son temps et son argent. Le grand programme de
génomique français est né à l’AFM. Pourquoi
? Parce qu’un certain nombre de types comme Barataud, Cohen ou Weissenbach y croyaient!
La direction des sciences de la vie
C'est alors que vous devenez directeur des Sciences de la Vie (SDV) au CNRS
En 1993, je me suis vu confier la direction du département
Sciences de la vie du CNRS. Lorsqu'on est mis à la tête
d'un département scientifique dans un grand EPST, on a
évidemment quelques ambitions. La première est de faire
que le système marche, c'est-à-dire trouver un ensemble
d'astuces permettant au système de ne pas rester immobile, c'est
le management de la science. J'ai d'abord repris tout un ensemble de
recettes que mon prédecesseur,Claude Paoletti,
avait introduit. Par exemple, j'ai renforcé la politique des
ATIP qui permettait l'émergence de jeunes. Un des
problèmes que nous avions au CNRS était que l’organisme
n'étant plus en phase d’expansion, les jeunes avaient du mal
à trouver de l'espace pour s'épanouir. La politique
initiée par Paoletti consistait à donner des moyens
importants à quelques jeunes au profit de thématiques
choisies, avec l’idée de leur permettre de créer à
terme de nouvelles unités de recherche. J'ai mis
également en place une nouvelle politique pour essayer de
régler le problème de l'immobilisme des structures
existantes. Ceci était destiné à favoriser la
mobilité des ingénieurs, des techniciens, des
administratifs (ITA). On peut dire qu'au début, ça n’a
pas été très bien accepté. Mon idée
était que les ITA n'étaient pas un sous-produit de la
science, mais un élément déterminant du
fonctionnement de la recherche. En effet, il faut que les unités
de bonne qualités puissent disposer de tous les moyens en
chercheurs, mais aussi en ingénieurs, en techniciens, en
administratifs, au moins quand elles démarrent.
Comment un directeur des SDV peut il orienter la recherche ?
Le deuxième grand problème pour un directeur de
département, c'est de définir quels sont les orientations
scientifiques qu'il faut favoriser en partant du principe que cet
organisme ne peut pas être une version homothétique de la
science mondiale. Il faut bien qu'il y ait des endroits où l'on
consent des efforts particuliers et d'autres où, par
définition, on en fera moins. Il y a donc nécessairement
des choix à opérer. Quand j’ai pris la direction des SDV,
j’ai donc défini quatre orientations principales. Je
précise d’abord que je considérais le fait que la
période de la génétique moléculaire pure et
dure – telle qu’on l’avait vécue dans les années 1980 -
était derrière nous, même si il y avait encore des
choses à faire dans ce domaine. Mais au début des
années 1990, j’estimais qu’il fallait désormais favoriser
les conséquences du développement de la biologie
moléculaire. Il fallait donc irriguer deux domaines.
- Le premier était celui de la biologie structurale,
c'est-à-dire la compréhension de la structure des
molécules (continuation du programme ‘Imabio’).
- Le deuxième s'intéressait aux études au sein de
la cellule, à la biologie cellulaire et à la physiologie.
Pour la biologie cellulaire, j'ai réussi à obtenir la
mise en place de différents programmes. En revanche, ça a
moins bien marché du côté de la physiologie...
- Le troisième axe de recherche tendait à favoriser la
liaison entre les neurosciences et les sciences dites cognitives autour
des travaux comme ceux de Jean Paillousse ou de Jean-Pierre Changeux.
Il s'agissait de faire en sorte que la biologie du cerveau ne reste pas
confinée aux événements moléculaires. Bref,
réfléchir à ce que signifiait les grandes
fonctions supérieures du cerveau. L'objectif était de
réconcilier deux mondes qui avaient tendance à s'ignorer
(jusqu'à la psychologie par exemple, qui relevait des sciences
de l'homme et de la société). J’ai essayé de
favoriser le mouvement à travers la création de
programmes ou d'inter-commissions.
- Enfin le quatrième et dernier axe concernait la biologie des
écosystèmes complexes. Il visait à
réconcilier les écologues, c'est-à-dire les gens
qui s'intéressent à la biologie des
écosystèmes avec les gens des sciences de l'univers qui
regardaient la planète avec leurs satellites mais qui ne
parlaient jamais avec les biologistes. En fait, il s'agissait de
trouver comment donner à l'écologie des bases
scientifiques et une reconnaissance CNRS dignes de ce nom.
A côté de ces quatre grandes orientations, il y a eu
quelques axes complémentaires, mais ils étaient
plutôt anecdotiques. En fait, j'ai essayé de cultiver le
mot interdisciplinarité. Par exemple, la chimie et la biologie
structurale évidemment. Quelle chimie fallait-il mettre en place
pour la biologie structurale ? Du côté des sciences de
l'homme et de la société, c'était toute la
réflexion sur l'éthique, sur l'aspect sociétal des
recherches, la réflexion sur les grandes questions du rapport
sciences-société. Si la biologie devient une science
dominante comme c’était prévisible, qu'est-ce que cela
veut dire et comment cela va se poser le problème dans dix ans?
Ceci a donné lieu à quelques réunions de travail
avec les gens de la commission 35. On a travaillé aussi avec des
juristes. En fait cela ne s’est pas révélé
très fructueux, mais le problème posé était
loin d’être simple.
Les limites de la programmation scientifique
Evidemment, les chercheurs préféreraient qu'il y ait une
concentration des moyens, mais à condition que ce soit pour leur
recherche. Mais comme tout chercheur normalement constitué
estime que son agenda scientifique est le plus intéressant, on
en arrive de fait à cette situation de saupoudrage qui est l’une
des plaies de notre système de recherche. Surtout si on
considère que les budgets des EPST ne sont pas extensibles
à l’infini et que la recherche d’aujourd’hui requiert de plus en
plus de moyens. Pour prendre un exemple des difficultés que j’ai
pu rencontrer en matière de recherche programmée, je
prendrais l’exemple d’un programme de recherche que j’avais voulu
lancer sur le goût. On sait que le goût est à la
fois un problème moléculaire, d’ailleurs passionnant, en
ce qu’il s’intéresse à la vitesse à laquelle se
diffusent à travers les muqueuses ce que l'on appelle les
molécules qui permettent d'avoir la sensation de goût (80
% via le nez et 20 % via la bouche) puis sa transmission dans le
cerveau. Ce phénomène relève du système
nerveux central et implique une neurobiologie fascinante
parce qu’adaptative. Mais le gout c'est aussi un problème de
science de l'homme et de la société, d'apprentissage, de
culture et de confrontation… Donc, un jour, une femme directeur de la
recherche chez Danone, vient me dire: "…avec le CNRS on ne peut pas
travailler. Cela fait trois ans que l'on parle d'un institut du
goût et on n'arrive pas à le faire." Bref, l’idée
m’a intéressé. On a bâti un superbe projet en
commun, puis, patatras, on ne trouve pas de leader pour notre institut
du goût (l’équivalent d’un J-P. Lévy pour le sida
en quelque sorte). Malgré cela, j'ai voulu
persévérer. On a trouvé un type qui était
au Collège de France, mais qui était à un an et
demi de la retraite. Malheureusement il a eu un grave accident et le
projet est mort parce que l'on n’a trouvé personne pour lui
succéder. Moralité ce n’était pas le tout d’avoir
un programme de recherche dans un nouveau domaine, si on n’a pas une
locomotive pour diriger l’affaire, on ne pourra rien faire. Je crois
que c’est l’un des principaux problèmes du CNRS d’aujourd’hui.
L’organisme ne peut plus prendre d’initiatives en matière de
politique scientifique parce qu’il n’est plus capable de susciter des
vocations de leaders scientifiques.
Cette incapacité n'est-elle pas une conséquence de la fonctionnarisation des chercheurs ?
Mon opinion est que pour des gens motivés, être
fonctionnaire ou ne pas l’être ne change pas grand chose. Le
fonctionnariat permet aux chercheurs de travailler dans une certaine
tranquillité, sans être liés à des pressions
extérieures. Je crois qu’il est important de reconnaître
que des gens qui sont enseignents ou chercheurs puissent être
assurés de leurs lendemains, la précarité n’est
pas forcément un bon stimulant pour des fonctions qui
requièrent une certaine liberté intellectuelle. En tout
cas, je n’ai pas vu beaucoup de chercheurs en chaises longues au cours
de ma carrière à l’Inserm ou au CNRS. Le vrai
problème du statut de fonctionnaire de la recherche, c'est de ne
pas avoir prévu au départ, - et cela les syndicats y
auraient été opposé, mais je considère que
c’est une erreur majeure -, comment sortir de la fonction de chercheur
de manière honorable. L’erreur des syndicats est donc d'avoir
postulé que tout le monde resterait chercheur motivé
pendant trente sept ans et demi. C'était idiot. Certes, certains
chercheurs resteront motivés pendant cinquante ans, mais
d’autres ne le seront plus au bout de dix ans ! En fait, la position
syndicale était de demander un statut de fonctionnaire
dérogatoire, et dans le dérogatoire, il y avait beaucoup
de chose (sauf, évidemment, du point de vue des syndicats). (En
1984), on aurait pu avoir des discussions intelligentes avec la
fonction publique. Mais lorsque l'on discutait avec elle, ne voulait
absolument aucune dérogation (la peur de la fonction publique,
c'est de dire si il y a des dérogations pour les uns, les autres
vont demander la même chose…). La raison pour laquelle les
chercheurs demandaient à être fonctionnaire était
liée à la conception de fonction protégée
de toute influence extérieure. Un professeur d'université
est un fonctionnaire inamovible parce que l'on veut qu'il puisse
décerner un diplôme sans pression extérieure. Donc,
dès l'instant où les professeurs d'université
étaient fonctionnaires, les chercheurs disaient pourquoi eux et
pas nous ? De plus, il y avait de menus problèmes, de type
alignement des retraites, etc. De toute façon je n'ai jamais vu
un chercheur, même du temps où il n'était pas
fonctionnaire, se retrouver licencié. Je me souviens d'un
pharmacien qui exerçait en officine, mais qui était
payé par l'Inserm… et à propos duquel les élus
syndicaux ont refusé de demander le licenciement. Moi, j'avais
voté ‘pour’, mais contrairement au mandat que j'avais
signé car dans la charte des élus syndiqués il
était précisé que l'on voterait contre n'importe
quel forme de licenciement. Ce qui est évidemment absurde.
Mais il ne faut pas confondre statut du personnel et le fait d'avoir
inscrit les organismes dans la fonction publique. Je n’en veux pour
preuve que la pesanteur des contrôles financiers qui paralysent
complètement la recherche. En réalité, un
Directeur général d’EPST n'est rien d’autre qu’un haut
fonctionnaire, ce n'est pas un patron au sens classique du terme. Cela
me rappelle une expérience personnelle au CNRS lorsque
j’étais DSDV. Un jour, le contrôleur financier me demande
un justificatif parce que j'avais acheté une machine à
café. J’avais besoin de me faire du café tôt le
matin parce que j'arrivais à 7 heures rue Michel Ange… Il a
fallu que je lui remplisse un formulaire d’une page… Si j'achète
une machine à café ce n'est quand même pas pour
l'emmener chez moi (je n’en étais pas encore là…). On
manipule 300 ou 400 MF par an et on vous demande des trucs comme
ça ! Autre exemple, chaque année le département
SDV recevait en dons environ 2 MF. Ce n’était pas énorme
et j’avais eu l’idée de créer une caisse pour permettre
à des chercheurs étrangers de venir en France. Or, il m'a
fallu un an pour faire comprendre au contrôleur financier de
l'Etat que je n'étais pas en train de recruter un hors statut de
plus pour le laboratoire de Jacques Samarut à Lyon… Il reste que
les grands organismes représentent une force fabuleuse. Ce qui
est choquant c'est la différence entre la qualité des
labos du CNRS pris individuellement, la qualité des hommes, des
femmes, des équipes qui les animent et de ce qu'elles
réussissent à faire avec des bouts de ficelle, et la
médiocrité de la superstructure qui les chapeaute.
N’y a t-il pas une contradiction entre le souhait de laisser la recherche libre et la volonté de la programmer ?
Il y a le parcours individuel du chercheur que je respecte dès
lors que sa production scientifique est bonne et il y a
l'évolution macroscopique d'un organisme. Par exemple, dire que
le CNRS ou l’Inserm doivent évoluer vers la génomique,
c'est afficher un objectif à caractère
stratégique. Mais ça ne revient pas dire à chaque
chercheur : "désormais, tu vas faire de la génomique". En
revanche, c’est à travers tout un ensemble de mécanismes
d'encouragements, d'incitations fournies au chercheur, d’essayer
d'atteindre cet objectif.. L'un des drames du CNRS est que son budget
de fonctionnement est devenu ridicule par rapport au poids de sa masse
salariale. En conséquence, il n'a plus d’outils de pilotage.
Mais les chercheurs eux mêmes sont d'accord avec l'idée
que le CNRS ne peut pas reproduire une version homothétique de
la science mondiale, donc que sa direction doit faire des choix. Il
faut donc piloter la science, mais en étant très prudent,
parce qu’en matière de grandes orientations, on risque de se
tromper pratiquement neuf fois sur dix. Ensuite, il y a la
manière de faire en sorte que ces choix soit
opérationnels. C’est à dire qu’il ne faut pas aller dire
- à la mode du CEA ou de certains autres organismes - ,
"…à partir de demain, vous arrêtez votre recherche et vous
faites autre chose." Il y a un équilibre extrêmement
subtil à trouver entre la nécessaire liberté
à partir de laquelle émergeront des idées
originales, auxquelles n’ont pas pensé les technocrates, et
cette politique d’incitation. Mais c’est ainsi, par exemple, que la
France a pris un remarquable virage en génétique
moléculaire. En fait, je suis un partisan de l’évaluation
par les pairs. Seuls les chercheurs eux-mêmes sont capables de
trier entre le chercheur qui devient fantaisiste et celui qui reste
opérationnel.
Vous voulez parler de la nécessité d'un leadership pour manager la recherche ?
Dans mon esprit, un directeur de labo n'est pas forcément un
chercheur ‘nobélisable’. Bien sur cela ne peut être un
scientifique nul, le contraire serait absurde. Mais c'est un type
charismatique, quelqu’un qui en impose naturellement, c'est un meneur
d'hommes. Comment cela se passe t-il en pratique ? Des jeunes sont
recrutés par le laboratoire. Très vite on voit se
dégager parmi eux ce que l'on appelle des responsables
d'équipes. Ceux ci agglomèrent autour d'eux d'autres
gens. Prenez l'exemple de Bernard Malissen
à Marseille. Ce n'est pas phénotypiquement parlant un
manager agressif, il a refusé pendant très longtemps de
vouloir prendre des responsabilités de directeur parce qu'il
trouvait que c'était incompatible avec un bon travail
scientifique. Vous avez là un vrai facteur limitant pour le
renouvellement d’une direction. Malissen était vraiment le type
même du gars gentil, agréable, pas autoritaire, etc., il
travaillait avec sa femme. Bon très bien, sauf qu’en cinq ans,
il a aggloméré autour de lui, par ses seules
qualités humaines - manageriales sans vouloir le reconnaitre -
pratiquement la moitié du Centre d'immunologie de Marseille. Au
moment où les anciens partaient, il a fallu que la direction
intervienne. "Bon, Bernard maintenant c'est à toi de t'y
coller." Mais il freiné des quatre fers avant d’accepter.
De plus, dans ce cas là, il y avait un problème
d’animation de la recherche en province. En effet, la géographie
scientifique de la France reste une vraie préoccupation. Il y a
eu une bonne politique menée de 1988 à 1995 qui a
visé à déplacer des équipes avec des moyens
financiers - on donnait des primes à des chercheurs ou des
techniciens, on les aidait à se reloger, cela ne coûtait
pas très cher au total, et cela a permis quand même
quelques belles opérations scientifiques, des gens de grande
qualité sont allés en région (et n’en sont pas
revenus contrairement à ce que l'on pensait). Quand
j’étais au DSDV, j’ai du veiller à ce que tous les moyens
de la recherche n'aillent pas de manière permanente dans la
région parisienne. Au départ, quand je suis arrivé
au département, nous étions à 55 % des effectifs
en région parisienne, nous sommes passé à 45 %.
Les objectifs du CNRS, c'était d'atteindre 35 à 40 % des
effectifs dans la région parisienne pour renforcer le potentiel
scientifique des autres régions.
Les relations de l'Inserm et du CNRS ne trahissent elles pas une certaine concurrence ?
Il y a deux raisons pour lesquelles la présence du CNRS est
souhaitable en matière de recherche médicale. D'abord
parce qu'il faut des unités du CNRS à l'hôpital,
c'est clair. Pourquoi ? Parce que si l'Inserm se concentre sur l'homme
malade, même sur un plan très fondamental, cela ne suffit
pas pour aborder les problèmes généraux qui
concernent les pathologies humaines. Il faut des unités de
recherche très fondamentale, mais déconnectées de
l'homme malade, ceci pour féconder la recherche médicale.
Cette situation est liée à la réalité du
CNRS, le seul organisme où il y a d'abord de très bons
chercheurs - on y retrouve les Chambon,
les Changeux, etc., même si ils sont aussi à l'Inserm -
dont le but est d'abord de faire progresser la connaissance pour la
connaissance. Prenons un exemple, quelqu'un travaille sur un cancer du foie, sur les
mécanismes fondamentaux qui vont générer un
cancer. Avoir quelqu'un qui à côté de lui pour
travailler sur la physiologie de la cellule hépatique comme on
peut le faire au CNRS sur les grandes fonctions physiologiques, je
crois que ce n’est pas idiot… A l’inverse, une unité du CNRS
à l’hôpital qui n'aurait aucun médecin à
l'effectif, cela serait aussi pénalisant. Il y a aussi le
problème de la double appartenance. Par exemple, Jean-Paul
Lévy tout en étant directeur d’une U.R. Inserm avait
aussi un label CNRS. Dans cette situation, on pouvait avoir un double
budget et deux fois plus de possibilités de recrutement, mais
cela a fait grincer quelques dents. Il y avait de la part des
biologistes du CNRS une espèce d’ostracisme vis-à-vis des
médecins chercheurs, le syndrome de la forteresse
assiégée. Les biologistes percevaient les demandes des
médecins comme une volonté de récupérer une
part de leur gâteau qui n'est déjà pas gros, mais
cette réaction était idiote.
Une question plus pertinente est de s’interroger sur l’utilité
d’une commission (section) CNRS qui doublonne les missions de l'Inserm.
Or, ça existe, c'est la fameuse commission 22 du Comité
national, une commission pourrie, entièrement entre les mains du
syndicat autonome, mais qu’on n'a jamais réussi à
éliminer. C'est le genre de commission qui faisait le classement
des chercheurs en dépit du moindre bon sens, avant toute
discussion scientifique : "tu as eu mon élève
l'année dernière donc ce sera le mien cette année
!". Avec courage, Claude Paoletti avait déjà fait
disparaître la moitié des unités du secteur, ce qui
avait d’ailleurs donné lieu à des débats
homériques. Quand j’ai pris la direction des SDV, je voulais
donc supprimer cette commission 22 (elle était
présidée par Geneviève Berger devenue depuis DG du
CNRS), mais François Kourilsky
le DG de l’époque m'a dit: "Pierre ne m’embêtes pas avec
ça. On a déjà assez de problèmes ailleurs,
ce n'est pas la peine d'en rajouter." En principe, la coordination
entre les EPST est le rôle du ministère de la Recherche.
En fait le ministère fonctionne souvent comme les EPST
eux-mêmes, il saupoudre. Par exemple, quand on demande son
programme au Comité consultatif de coordination des sciences du
vivant, on obtient un catalogue à la Prévert. A
l’instigation de Claude Griscelli, Claude Allègre avait mis en place ce comité, mais il n'a jamais tenu compte de ses avis.
Biologie et génétique moléculaires
Au cours des trente dernières années, la biologie a connu
trois révolutions successives. Pour résumer de
manière très schématique, les années 1970
voient l'apparition de la caisse à outils de la
génétique moléculaire, c'est une première
révolution. Les biologistes deviennent capables de couper l'ADN,
de le réinsérer, de jouer avec le mécano de la
vie. Ce mécano conduit à ce que l'on appelle la
génétique moléculaire. Les sciences biologiques
deviennent plus explicatives qu'auparavant où elles
étaient surtout descriptives. C'est un changement
épistémologique capital.
La biologie acquiert ainsi ses lettres de noblesse au regard d'autres
sciences considérées comme plus dures, elle devient plus
opératoire, c'est la deuxième révolution. La
recherche biologique commence à avoir des répercussions
industrielles, elle suscite l'apparition d'entreprises qui n'existaient
pas jusque-là. Bien sûr, auparavant, il y avait eu la
vaccination, la pasteurisation, un certain nombre de
réalisations dans l'industrie agroalimentaire, souvent dans des
industries à faible plus value, alors que les médicaments
qui représentent cinq fois moins en chiffre d'affaires,
génèrent des bénéfices considérables
dans un domaine où jusque-là les chimistes étaient
rois. Or la biologie commence à pénétrer, d'abord
de manière discrète puis de manière de plus en
plus affirmée, dans l'industrie pharmaceutique, mais aussi
toutes sortes d'autres industries : le recyclage des déchets, la
papeterie, les textiles, tandis que certains commencent à penser
à des développements liés à l'informatique.
Cette seconde révolution a donné lieu à quelques
conflits idéologiques, en Europe, en France en particulier, on
n'a rien compris à ce qui se passait.
Avec la troisième révolution, on arrive aux programmes de
séquençage du génome humain. Dans les
années 1990, l'Association Française contre les
Myopathies (AFM) organise le `Téléthon' et récolte
entre 300 à 400 MF chaque année. Presque un demi milliard
de francs, ce n'est pas négligeable ! C'est plus que le budget
annuel de fonctionnement du département des sciences de la vie
au CNRS. On imagine donc la force d'impact de l'AFM. Elle
réussit à mobiliser quelques scientifiques
éminents, des chercheurs du CNRS en particulier, et elle lance
une nouvelle approche de la recherche en biologie en essayant de
s'approprier la compréhension de l'organisation du
génome. Bien entendu, l'AFM a pour objectif de trouver des
médicaments contre les maladies génétiques, mais
pour cela il faut isoler les gènes responsables de ces
pathologies, il faut savoir où ils sont situés dans la
double hélice de l'ADN. Et l'Association aide la
communauté scientifique à dresser une carte du
génome. Cette nouvelle approche de la génétique
requiert de nouvelles technologies. C'est ce que l'on appelle la
`biologie à grande échelle' avec, par exemple,
l'utilisation de robots, d'automates, de moyens informatiques lourds et
de tout un ensemble de méthodes qui jusque-là
étaient cantonnées au seul milieu industriel. Ces
nouvelles technologies débouchent dix ans plus tard sur
l'apparition de nouvelles méthodes complètement
différentes, les bio-puces, les puces à ADN, capables
d'inventorier le vivant sous 1000 paramètres différents.
L'intérêt d'une histoire comparative
Si l'on s'intéresse à l'histoire de la génomique,
on voit tout l'intérêt d'une histoire comparative. A
coté des Etats-Unis, il y a l'Europe. C'est à dire les
Anglais et enfin les Français. Les Anglais parce qu'ils ont
bénéficié, par exemple, de l'action de la Welcome
Foundation, une institution qui a fait fortune grâce au sida. Une
partie du capital de la Welcome reposait sur des actions de la maison
Glaxo-Welcome qui a fait fortune au moment où l'AZT est devenu
un élément indispensable de la thérapie anti-sida.
La force de frappe des Anglais en biologie et en médecine s'est
donc accrue de manière considérable. De plus il ne faut
pas oublier qu'ils avaient une bonne et ancienne tradition de recherche
biologique. Ils ont eu deux prix Nobel pour récompenser le
même chercheur, Fred Sanger, qui a mis au point les
méthodes de séquençage. Aujourd'hui, le Sanger
Center (Cambridge) est l'équivalent de 4 fois notre centre
national de séquençage.
La principale différence entre les Etats-Unis et l'Europe, c'est
une inversion des priorités dans les choix d'une politique de
recherche. Aux Etats-Unis, le gouvernement fédéral a
choisi de soutenir la biologie et la médecine dans les
années 1970. Or la France n'a pas opéré ce type de
choix. Claude Allègre, disait : "si on compare les budgets
de la recherche aux Etats-Unis et en France, une bonne manière
de procéder consiste à prendre les chiffres en dollars
pour là-bas et en francs pour ici. On respecte ainsi
approximativement le rapport démographique qui est de 5 pour 1
pour les Etats-Unis par rapport à la France... Si on
considère le budget du CNES, 13 milliards de francs et celui de
la NASA, 13 milliards de dollars, on voit que la France fait
correctement son métier dans le domaine de l'espace. Si on prend
les chapitres les uns après les autres, on peut dire que, dans
la plupart des autres chapitres, et toutes proportions gardées,
la France et les Etats-Unis sont équivalents. Cette proportion
est à peu près la même dans les autres branches de
la recherche. La seule où il y ait une différence, c'est
la biologie et la médecine, où le rapport est de 1 en
France pour 3 aux Etats-Unis ". La seule année 2000 a vu le
budget des Etats-Unis dans le domaine de la biologie et de la
médecine croître de 2,2 milliards $ de dollars.
Ramené en francs, c'est comme si la France s'était
dotée en une seule année d'un petit Inserm ou d'un petit
INRA. Cette différence de la part de financement de la biologie
entre les Etats-Unis et la France a commencé à
apparaître dans les années 1970, lorsque l'administration
Nixon a lancé son fameux programme national cancer qui a permis
à la biologie américaine de prendre son envol et à
la recherche fondamentale d'avancer. A la même époque en
France, c'étaient les années Pompidou qui n'ont
guère été propices au développement du
budget de la recherche. Quand De Gaulle a quitté le pouvoir
(1969), le poids du budget de la recherche dans le PIB était de
l'ordre de 2,3% en France. Cinq ans plus tard, à la mort de
Pompidou, il était tombé à 1,7%.
Quand j'étais au CNRS, le
physicien et historien Lévy-Leblond avait écrit : "
peut-on imaginer un philosophe qui ne sache pas qui était
Platon? Comment les autres secteurs de la science pourraient-ils se
passer de connaître leur histoire? " Je trouvais cette
interrogation très juste et c'est ce qui m'a incité
à lancer l'opération `Histoire des SDV'. Ce que je
voudrais maintenant, c'est constituer avec des gens dont c'est le
métier un ensemble de témoignages et de documents sur ce
qui s'est passé en France à partir du moment où on
a commencé à se poser la question du
séquençage et du décryptage du génome
humain. Je pense qu'il faut profiter de la période où il
y a des souvenirs et des archives fraîches pour reconstituer les
fondements historiques de la génomique. Il faut bien distinguer,
même si c'est fortement intriqué, l'histoire de la
génétique qui remonte au début du siècle de
celle de la génomique. un chapitre particulier de la
génétique qui s'intéresse par exemple aux maladies
humaines monogéniques comme les myopathies. La génomique
est une science `à côté' dont le but est de
connaître, d'identifier, de comparer, de comprendre le
génome des différentes espèces. Je crois que l'on
a commencé à s'y intéresser dans la
première moitié des années 1980 et les
premières décisions ont été prises aux
Etats-Unis de lancer le décryptage du génome humain. Mais
les Américains ont parfois tendance à dire qu'ils ont
tout inventé. Et au même moment, en France, on se posait
des questions. Il y avait des débats extrêmement
intéressants à l'époque entre chercheurs du
secteur public (CNRS ou autre) qui ne voyaient pas
l'intérêt de l'affaire et les gens du CEPH, de
l'Association Française contre les Myopathies (AFM) avec son
fameux Téléthon qui voulaient agir. Puis ça été
l'affaire du GREG et l'émergence du Génopole. En un mot
il faudrait tirer tout cela au clair, bref tenter une sorte
d'état des lieux.
Programmes génomes
De la génétique à la génomique
La génétique, c'est la science de
l'hérédité, la transmission des caractères
héréditaires, c'est devenu aujourd'hui la science du
gène : qu'est-ce qu'un gène? Comment fonctionne-t-il ?
Comment se régule-t-il ? Comment a-t-il évolué ?
Quelle est son histoire ? La génomique, elle, c'est la science
qui se propose de comprendre la structure globale des génomes,
c'est-à-dire de l'ensemble de l'information
génétique d'une espèce, de son fonctionnement et
aussi de son histoire. La génomique n'a de sens que quand on
s'adresse à une information génétique globale,
c'est-à-dire quand on veut embrasser le génome d'une
espèce dans sa globalité, ou bien les génomes
présents dans une population complexe, comment puis-je aborder
la génomique d'une population bactérienne complexe ?
Est-ce que je peux faire cela ? La génomique comprend le
séquençage global, pas le séquençage d'un
gène. Elle comprend le génotypage, l'activité qui
consiste à repérer entre les génomes d'une
même espèce ou d'espèce différentes les
différences ou les rapprochements qui permettent d'expliquer les
différences de phénotype, mais elle comprend aussi
l'histoire comparative des génomes, de leur évolution. La
génomique aborde une forme de génétique ancienne
mais à travers l'intéraction entre une population
complète de gènes. En fait la génétique est
devenue une sous fraction de la génomique. Mais il existe
toujours de la génétique qui n'est pas de la
génomique, par exemple étudier
l'hérédité des caractères, c'est la
génétique formelle, mathématique qui essaie de
comprendre la transmission de l'ensemble de caractère
associé à telle ou telle fraction du génome.
La recherche publique et la génomique
Dans les années 1986-87, j'arrive à Curie tout en prenant
la présidence de la commission n°1 de l'Inserm
(génétique moléculaire, cancer, etc.), la plus
scientifique et la moins médicale. C'est l'époque
où l'on commence à entendre parler de
séquençage du génome de l'homme. Je pose la
question dans la CSS : Faut-il y aller ? Et si oui comment y aller ?
Devant le scepticisme des membres de la commission comme des membres du
CODIS, j'ajoute "je ne sais pas si cela sera utile, ce que je sais
c'est que si on n'y va pas (c'est souvent le raisonnement que
j'employais) on risque d'être pénalisé
ultérieurement"...
Il faut d'abord rappeler que la France avait pris le train de la
génétique avec retard. On fait remonter cela à
l'opposition Lamarck-Darwin. Au lendemain de la guerre, on sait dans
quelles conditions des gens comme Piotr Slonimski ou Boris Ephrussi
ont pu installer la discipline au CNRS ou à la Sorbonne.
Evidemment, à partir des années 1960, 1970, le CNRS
disposait d'excellents généticiens. Mais leur approche
relevait des sciences fondamentales, de la biologie cellulaire à
partir de la génétique formelle et de la biologie
moléculaire. La grande thématique, c'était la
biologie cellulaire intégrative (les premières fois
où l'on a utilisé cette expression, ce devait être
dans les documents du département des sciences de la vie en
1993-1994). En conséquence, l'idée de
génétique humaine appliquée avait du mal à
passer. L'idée, telle qu'elle est encore aujourd'hui
présente chez pas mal de chercheurs en biologie - c'est qu'une
demande par l'aval - le séquençage du génome de
l'homme pour faire avancer la médecine - donc une demande
formulée par le malade ou par l'industriel ne pouvait pas
être bonne pour la recherche fondamentale. L'idée type du
chercheur CNRS est que la recherche fondamentale obéit à
sa propre dynamique et que tout élément extérieur
la perturbe. Alors, la génomique comme moyen d'inventorier les
maladies humaines ? Vous pensez. C'était d'ailleurs plus le
rôle de l'Inserm que du CNRS d'intervenir en ce domaine.
Or, à l'Inserm, je n'avais jamais entendu parler d'une approche
génétique qui aurait permis d'aller au delà des
maladies rares comme la trisomie ... Bien sur, quelques médecins
s'intéressaient aux maladies génétiques, les
maladies neuromusculaires (myopathies), mais à, il ne devait
guère y avoir qu'une seule unité (Demos). En fait, au
tournant des années 1980-1990 les projets de
séquençage du génome apparaissaient aux gens de
l'Inserm comme une sorte de gaspillage de moyens. D'ailleurs il faut
bien voir qu'un certains nombre de responsables redoutaient surtout
qu'on rogne leurs moyens budgétaires pour lancer un tel
programme. Un comportement égoïste, quoique humain, mais
tout de même le signe d'un certain corporatisme... Mais les
réticences provenaient aussi du milieu scientifique. Mon ami Philippe Kourilsky
est quelqu'un pour lequel j'ai une grande estime intellectuelle, mais
dont je dois dire qu'il a raisonné faux en matière de
génomique. Il y avait alors l'idée dans la
communauté scientifique que les grands programmes de
séquençage risquaient de monopoliser d'énormes
moyens pour des résultats peu intéressants en termes de
recherche fondamentale. C'était au fond l'idée
redoutée au CNRS et à l'Inserm et que je reconnais avoir
partagée un temps, à savoir que le développement
des techniques de séquençage risquait de perturber la
recherche de base. Philippe Kourilsky disait qu' " on allait gaspiller
beaucoup d'argent pour faire ce que pourrait faire une armée de
primates évolués ". En fait, il n'était pas contre
le séquençage en soi, il était contre le
séquençage tous azimuts. Il était plutôt sur
l'idée du créneau, la France n'est pas assez grande, donc
il faut séquençer des régions du génome qui
soient pertinentes en termes génétiques. Il proposait le
HLA ou l'ADN complémentaire (cDNA). Mais en gros, cela revenait
à dire qu'il ne fallait pas faire de séquençage
massif (intégral). Quant aux cDNA, encore fallait il être
capable d'en faire, or, à l'époque, ça me
paraissait illusoire. C'est la raison pour laquelle j'estimais que
Philippe bottait en touche. Ce qu'il n'avait pas perçu, me
semble-t-il, était que la puissance des méthodes de
séquençage seraient porteuses de développements
technologiques et scientifiques, il pensait que rien de bon ne pouvait
sortir de l'automatisation.
Certains généticiens n'avaient donc pas perçus que
derrière l'automatisation, il y avait ce qu'on appelerait la
biologie à grande échelle. Moi, mon pari consistait
à dire même si le projet de séquençage
n'était pas à priori fascinant, il y aurait
derrière des développements technologiques
considérables. A l'époque, personne ne voyait qu'à
partir d'une méthode qui avait pour ambition de trouver les
gènes des maladies génétiques classiques (rares),
on pourrait élaborer une méthodologie plus
générale applicable à l'ensemble des pathologies,
c'est à dire, pas seulement aux maladies rares, mais aussi aux
maladies communes. C'est toute la génétique
médicale d'aujourd'hui qui permet d'identifier des gènes
de susceptibilité à ceci ou à cela et qui permet
pour des pathologies pour lesquelles on n'avait aucune autre approche
possible de mettre le doigt sur un mécanisme. Je cite souvent le
cas de l'épilepsie, c'est l'exemple le plus typique.
L'épilepsie c'est 400 000, 500 000 personnes en France, une
maladie fréquente qui touche le système nerveux central.
Mais avant elle n'intéressait qu'une médecine de routine,
on ne pouvait pas réellement l'étudier, d'ailleurs on
n'avait pas de modèle animal pertinent... A partir de maladies
graves, sérieuses, on aboutit d'une part à
l'intérêt pour d'autres maladies sérieuses, mais
aussi à l'élargissement de tout un ensemble de
manifestations pathologiques relativement bénignes, mais qui
peuvent bénéficier de la génomique
médicale. D'où l'espoir d'ailleurs des industries
pharmaceutiques, qui se disent qu'il va y avoir de médicaments
à découvrir, mais ceci est une autre histoire.
L'initiative du séquençage du génome
humain revient donc au secteur privé avec le
Centre d'étude du polymorphisme humain (CEPH) et l'Agence
française des myopathies (AFM)
L'initiative dans le programme français vient de la rencontre de Daniel Cohen au CEPH et de Bernard Barataud à l'AFM. Au CEPH, Daniel Cohen avait compris que l'approche du système HLA par Jean Dausset
était dépassée par les progrès de la
génétique moléculaire. Dausset avait
étudié les groupes tissulaires (cellules sanguines) qui
conditionnent le rejet des greffes, mais c'est Cohen qui a
poussé le CEPH à s'intéresser à l'ADN. En
fait Daniel est le symbole de l'histoire du CEPH, donc du polymorphisme
de l'homme abordé essentiellement par des approches cellulaire
et protéique. Au début, à chaque fois qu'on
voulait faire une étude, il fallait convoquer les gens pour leur
prendre un peu de sang (on ne savait pas garder les cellules) etc.
Ensuite, c'étaient des études assez complexes pour
étudier les réactions liées à la
compatibilité ou à l'histo-incompatibilité.
C'était très complexe. Daniel a dû très vite
percevoir après son stage aux Etats-Unis, qu'on pouvait
substituer à tout cela une approche par le DNA. Il a
pensé que ce polymorphisme devait être inscrit quelque
part dans l'ADN. Or pour faire cela, il fallait des moyens que la
Fondation Jean Dausset (qui allait devenir CEPH) n'avait pas. Et c'est
précisément à ce moment là que Daniel Cohen
a rencontré Bernard Barataud,
précisément au moment où celui-ci était en
train de prendre le pouvoir à l'AFM. Celui-ci a tout de suite vu
l'intérêt de se rapprocher du CEPH, il ramait à
l'AFM depuis quelque temps et sa rencontre avec Cohen qui
s'était affiché dès le départ comme
extérieur au système - Daniel aimait
répéter que "de toute façon, avec eux (les
mandarins), il ne pourrait rien faire" - a dû lui
apparaître comme la vision de la lumière au bout du
tunnel. La suite de l'histoire est fabuleuse... Daniel supputant "ce
serait bien si demain matin on pouvait avoir quinze personnes pour
faire cela " et Bernard répondant " non, là tu
charries...", mais le lendemain matin, les quinze techniciens
étaient recrutés !
Le Généthon
On était dans les années 1985-86, c'est-à-dire en
pleine explosion de la génétique moléculaire. Moi,
j'étais aux Etats-Unis. C'était fabuleux, il y avait des
oncogènes partout, des gènes partout, c'était
l'explosion... Ca allait très vite. Derrière il y avait
les premières biotech qui arrivaient... Bernard Barataud a
pigé très vite, il n'est pas scientifique, mais il avait
une intuition extraordinaire. C'est impressionnant d'ailleurs de voir
que sur des dossiers sur lesquels moi je réagis de
manière intellectuelle, comment lui réagit en
visionnaire. Et il a souvent raison. Il a compris dès cette
époque-là que la démarche pour arriver un jour
à une thérapeutique génique était d'abord
d'identifier les gènes. Lorsque j'étais directeur de la
biologie à Curie, probablement en 1990, Barataud m'a dit que le
Généthon pourrait accueillir une équipe qui
s'interesserait au cancer (il m'avait contacté parce qu'il
savait que j'avais été un défenseur de l'approche
génétique des cancers et en même temps il cherchait
des soutiens institutionnels). Je dois reconnaître que je n'avais
pas perçu à l'époque toutes les implications d'une
approche génétique dans les pathologies humaines.
Aujourd'hui ça paraît clair, mais le monde scientifique se
divisait encore entre des maladies génétiques (par ex la
myopathie) et les autres dans lesquelles la génétique
avait une part, mais dans lesquelles la génétique
n'apparaissait pas comme un élément d'élucidation
déterminant. Mais, après réflexion, j'ai
donné mon accord à Barataud. L'affaire ne s'est pas faite
parce que les gens de Curie, Gilles Thomas en particulier, se sont
opposés au rapprochement. "Pas question d'aller à Evry
disaient ils. Qu'est-ce que ce Généthon va donner sur le
plan scientifique ? On n'en sait rien...". En fait les organismes
publics ont toujours vu dans l'AFM, dans l'ARC, ou la Ligue contre le
cancer, des aides pour conforter les budgets de leurs laboratoires,
mais certainement pas un partenaire pour piloter la recherche. Les
arguments des EPST se tenaient d'ailleurs : " Nous, nous
représentons la Science..., notre politique scientifique
émane de nos commissions, etc. " . Barataud aimait dire: "chaque
fois que je m'adressais aux organismes publics, je me heurtais aux
caciques, aux grands mandarins qui me renvoyaient dans les buts. Ils ne
comprenaient rien, pour eux j'étais un
épiphénomène..." En fait, Barataud et l'AFM
étaient perçus par le CNRS ou par l'Inserm comme des
éléments perturbateurs, voire dangereux.
Il faut bien voir d'où venait le poids de l'Association. Par
exemple, sait on que le budget annuel de l'AFM est supérieur au
budget annuel du DSDV CNRS, hors salaires évidemment. Quand
j'étais en charge du département, je recevais ma dotation
annuelle pour les labos, mais mon problème était de
répartir la pénurie. La partie du budget
réservée à la programmation représentait
peut-être 10 MF - quand l'AFM en dispose de plus 150 - pour
essayer de monter une opération scientifique à
caractère structurant. Moi quand je répartissais mes 10
MF dans mes 300 labos, les gens se marraient. De même on imagine,
la réaction de Philippe Lazar à l'Inserm quand Barataud
venait lui proposer de financer ses équipes !
Pourtant la recherche publique a essayé de jouer
le jeu avec le G.I.P. `Groupe de recherche et d'étude des
génomes' (GREG)
Certes, mais le moins qu'on puisse dire est que celui-ci a eu un
accouchement laborieux. La raison en était probablement des
conflits, des luttes, basés sur la conception même de ce
que devait être un programme de séquençages, et
probablement aussi à des querelles de pouvoir. En fait, lors de
la création du GREG en 1992, personne ne ramait dans le
même sens. Pour diriger le GREG, on d'abord eu comme candidat
quelqu'un qui n'était pas génomicien, Jacques Hanoune.
Auparavant on avait pressenti Philippe Kourilsky qui nous avait
envoyé balader, cela ne pouvait intéresser la recherche
fondamentale. Il se trompait, mais l'élite des
généticiens moléculaires français
partageaient ce point de vue. D'où le recours à Piotr
Slonimski, mais en quelque sorte par défaut (il faut ajouter que
sa nomination s'explique aussi par des accointances académiques,
le ministre Hubert Curien n'était pas encore entré à l'Institut...). Le problème c'est que lorsque Piotr Slonimski
est arrivé dans l'affaire début 1993, il n'est pas apparu
comme un Jean-Paul Lévy patron d'une ANRS (lorsque Jean-Paul
avait créé l'ANRS, il s'était arrêté
trois semaines pour lire toute la littérature disponible sur le
sida. Inimaginable ! Trois semaines plus tard, il était le plus
compétent en France, et l'un des plus compétents dans le
monde, sur ce sujet). Piotr, lui, s'est emparé du GREG pour en
faire un objet au service de ce qu'il estimait être la vraie
science, c'est à dire, selon lui, l'étude de
Saccharomyces cerevisiae. Malgré un budget intitial
conséquent (80 MF), il n'a pas voulu lancer de programme. Par
exemple, quand je suis allé le voir pour lui parler de
bio-informatique, il m'a répondu `bureautique': "Oui, c'est
un truc important, je vais mettre un type ici qui va aider les
unités à se servir de leur micro-ordinateurs
- Mais Piotr, ce n'est pas de cela dont je vous parle, c'est de banques de données !..."
Le deuxième point, c'est qu'il a
délibérément refusé de prendre en compte la
demande médicale. Lorsque je suis allé voir Jacques Demaille
qui était le président du conseil scientifique du GREG
pour lui dire qu'il me semblait absurde de limiter les ambitions du
G.I.P. selon une configuration aussi étroite que le voulait
Slonimski, il m'a répondu " Pierre, tu as raison, mais tant que
Piotr sera en place, je ne ferai jamais rien qui puisse lui nuire.
C'est lui le directeur. Il a fait ses choix, qu'ils soient bons ou non,
je m'inscrirai dedans ". Piotr Slonimski comme Pierre Chambon sont
l'exemple des mandarins inamovibles. Prenons le cas de Chambon, tout le
monde estime qu'il nuit maintenant à la bonne marche de son
Institut, mais personne n'a envie de l'affronter de face. Pourquoi ?
Parce qu'il est professeur au Collège de France. Il dirige un
labo où il attire chaque année de l'ordre de 50 MF de
contrats, il est vrai sur sa réputation scientifique, mais
à la tête duquel, on ne peut le remplacer à moins
de se retrouver en bisbille avec tout le Collège de France. Il
faut voir comment réagit le milieu mandarinal. Si le directeur
des SDV souhaite remplacer un directeur d'unité de
Clermont-Ferrand qui n'est plus bon, le lendemain l'Elysée l'
appelle : "monsieur le directeur vous avez sûrement raison, mais
est-ce qu'il n'y aurait pas un autre moyen de résoudre ce
problème ?" A un certain niveau, les pressions dans les milieux
académiques sont inimaginables... Dans le cas du GREG, on a vu
le résultat.
Le GREG disparaît...
Au moment des élections de 1993 et du changement de
majorité, sont arrivés à la direction de la
Recherche au ministère des gens comme Gérard Tobelem ou Pierre Potier.
On a eu quelques réunions dans lesquelles on a
évalué les trois thèmes du programme du GREG tels
que voulu initialement par Piotr. En fait, les gens du ministère
avaient l'impression d'avoir été blousés et ils
ont cherché à récupérer leur mise (en tant
que DSDV-CNRS, je reconnais que je ne suis pas intervenu pour
défendre le GREG). Il faut savoir qu'on voyait se pointer un
problème majeur, le souci de l'AFM de prendre le relais dans les
activités lancées à l'occasion des
Généthons 1 et 2, et pour cela l'Association demandait le
soutien du ministère. En fait, le débat portait
déjà sur l'opportunité de créer un centre
de séquençage et un autre de génotypage. Le CNRS
en tant que tel s'avérait incapable de piloter une
opération pareille surtout limitée à ses moyens
propres. Moi, je ne suis entré dans ces discussions en tant que
DSDV-CNRS qu'en cours de route et, bien entendu, en concertation avec
l'Inserm (Philippe Lazar puis Claude Griscelli) , le CEA (André
Syrota) et l'INRA (Bernard Chevassus puis Paul Vial), ce dernier
organisme s'étant révélé le plus ouvert aux
questions de génomique. Bref, j'ai lancé en 1993,
conjointement avec le ministère, une mission d'étude
confiée à Francis Galibert. L'objet de la mission
Galibert était de se prononcer sur l'opportunité ou nom
de placer la recherche française dans les grands programmes de
séquençage. Au ministère, les deux acteurs
principaux étaient Gérard Tobelem et mme Elizabeth
Dufourcq. En 1994, après consultation de Daniel Barataud et de Jean Weissenbach,
le ministère avait donc pris la décision de remplacer le
GREG par un centre national de séquençage. Mais il y
avait un problème de financement. L'AFM qui avait
contribué massivement à l'élaboration des cartes
du génome, expliquait qu'elle n'était pas là pour
continuer ad aeternam à soutenir la recherche fondamentale
française. Piotr ne voulait pas entendre ce langage. Il est vrai
que le budget du GREG sans être négligeable n'était
pas non plus à la mesure de ce qu'avait fait l'AFM
jusque-là (la preuve, c'est que les 80 MF du GREG allaient
devenir en quelques mois les 180 MF du projet de centre de
séquençage).
...pour céder place au Centre national de séquençage (Génoscope)
La première étude menée par Francis Galibert avec
l'aide de Jacques Demaille arrivait à la conclusion qu'il
fallait un certain nombre de moyens pour mettre en place un grand
programme de séquençage. Il apparaissait qu'aucun
organisme public ne pouvait le faire à lui tout seul, même
en s'associant avec un autre. Pourquoi ? En fait, les
évaluations montraient que pour faire un centre de
séquençage, il fallait recruter rapidement de l'ordre de
80 à 100 personnes ce qui semblait parfaitement
irréaliste si on faisait appel au CNRS. Il faut se rappeler que
le DSDV perdait à l'époque de 100 à 150 ITA par an
du fait des départs en retraite (départs remplacés
à raison de un pour deux sur décision du gouvernement
Balladur). Ce qu'il nous fallait, c'était des postes
d'ingénieurs, de techniciens, d'administratifs... Il fallait
donc faire passer la pilule à Bercy.
"OK, on est prêt à vous donner de l'argent pour faire des postes, mais pas des postes de fonctionnaires.
- Soit, marchons comme ça".
Mais on constate aujourd'hui (ce qu'on n'avait pas prévu au
départ) que ces techniciens s'en vont au bout de trois ans parce
qu'ils en ont marre de travailler au CNS et que grâce à
leur qualification ils n'ont aucune peine à trouver un nouveau
job. Si on avait créé des postes de fonctionnaire, ils ne
seraient pas partis, mais aujourd'hui ils commenceraient à
trouver les moyens possibles pour ne plus travailler avec autant
d'efficacité qu'au début. Cette histoire m'a servi de
leçon, elle m'a montré que le fait de ne pas être
fonctionnaire est un bien pour la recherche.
Pour en revenir à Francis Galibert, il préconisait donc
un programme de séquençage massif qui aurait du
être réparti entre trois unités : l'une à
Paris, l'autre à Rennes (où il travaillait) la
troisième à Montpellier. J'étais d'accord avec
cette vision des choses, mais le ministère (Gérard
Tobelem, Pascale Briand) s'y est opposé, il craignait
l'éparpillement des moyens. De plus, Bercy (les Finances) nous
disait qu'il ne voyait pas pourquoi il fallait encore rallonger la
sauce : " vous avez déjà une action génome qui
s'appelle GREG, pourquoi n'y mettez-vous pas votre centre de
séquençage? ". Compte tenu des critiques de fond
adressées à la politique de Piotr Slonimski, il ne
pouvait en être question. La Recherche a alors nommé un
deuxième rapporteur, Jean-Marc Egly, auquel on a demandé
de reprendre le dossier et qui a finalement conclu, en 1995, en faveur
d'un Centre National de Séquençage (CNS). A
l'époque, j'ai eu l'impression que Gérard Tobelem (la
Recherche) avait décidé de cibler sa demande sur un
centre unique afin de tourner les contraintes imposées par Bercy
(les Finances). Ce dernier a évidemment vu venir la manoeuvre,
mais fair play il a joué le jeu.
Quant au choix du site, ce fut aussi une histoire rocambolesque. La direction du CNS devait revenir à Jean Weissenbach
un chercheur CNRS originaire de Strasbourg, mais aussi le directeur de
l'un des laboratoires du Généthon à Evry. On a
éliminé Strasbourg parce que l'on s'est dit que personne
ne suivrait. On a alors envisagé Paris. Le directeur de la
recherche au ministère, Bernard Bigot qui venait de
succéder à Pierre Potier, a essayé d'oeuvrer en ce
sens. Il a prospecté la rue des Saint-Pères, on a aussi
envisagé d'utiliser des locaux du dept. SHS... Mais tout
était à refaire. Jean Weissenbach préférait
Paris, tandis qu'il y avait aussi différentes manipulations du côté des gens de Necker
(A. Munnich?) qui ne voulaient pas aller trop loin. En fait, on voyait surtout
poindre des querelles de clocher. Un jour j'envoie une notre
confidentielle au ministre Alain Devaquet : "Cher Alain, je pense
qu'à un certain moment, il faut arrêter de s'interroger sur
tout. Il me semble que, compte tenu de tout ce qui a été
envisagé, le site d'Evry serait probablement l'un des meilleurs
endroits pour ce que l'on veut faire" . J'avais visité Evry un
peu auparavant. Certes, c'était un désert, mais au moins
on pouvait bâtir.
Le Génopole d'Evry
Les origines
L'une des raison pour laquelle j'ai décidé de reprendre
le métier ici au Génopole, c'est de prouver que ce que je
n'avais pu réaliser au CNRS quand je dirigeais les SDV - en fait
ce que l'on m'avait empêché de faire sous le
prétexte que [les biotechs], ce n'était pas l'affaire d'un
établissement public -, je pourrais le réaliser dans un
contexte semi-public pour peu que l'on me laisse le faire. J'ai
malheureusement acquis la conviction que les organismes publics de
recherche et les universités françaises n'ont rien
compris, mais rien de rien, à ce que sera l'essentiel du
développement industriel de demain. C'est-à-dire d'une
part les technologies de l'information et de la communication et
d'autre part l'émergence de nouvelles technologies via les
entreprises de biotechnologie.
En gros, si on résume d'une manière caricaturale ce que
font les établissements publics de recherche depuis vingt ans,
c'est de prendre des brevets, en général pour se
protéger, voyez l'exemple du sida, de l'hépatite, etc.
Mais, au lieu de prendre l'initiative, c'est à dire d'essayer de
créer une entreprise de biotechnologie, les EPST ont simplement
essayé de trouver un interlocuteur industriel déjà
existant. Or le principe fondateur d'une entreprise de biotechnologie
(une start up), c'est précisément de s'installer dans une
niche dans laquelle les entreprises déjà existantes ne
peuvent pas, ou ne veulent pas, investir. Quand j'étais le
responsable des SDV au CNRS, la situation se résumait ainsi : un
labo cherchait un interlocuteur extérieur, mais si il n'en
trouvait pas, tant pis. Le chercheur disait : " j'ai voulu prendre un
brevet, mais quand j'ai vu le boulot que ça m'imposait, je suis
revenu au labo et je me suis dit je vais écrire un papier pour
Nature ou Cell. C'est plus facile... ". Autre paradoxe, alors que le
CNRS dispose d'une pléthore de remarquables spécialistes
dans le secteur des sciences sociales, il n'a jamais su mettre en place
des structures de valorisation et de création d'entreprise.
Quand je vois cet organisme fort de ses 25 000 et de 15 milliards de
budget se vanter d'avoir réussi à créer cinquante
entreprises, je me demande dans quel pays nous sommes ! Ici au
Génopole nous avions pour ambition de créer 50 à
60 entreprises en trois ans, c'est à dire 20 entreprises par an. En
France, il y a une ignorance stupéfiante des
potentialités des grands organismes publics. A l'inverse aux
Etats-Unis, chaque grande université dispose d'une `task force'
composée d'équipes dont le rôle essentiel est de
suivre ce que font les chercheurs dans leurs laboratoires pour le
transformer en richesse le plus rapidement possible...
Le lancement du Génopole
En fait l'élément déclencheur c'est un appel téléphonique de Bernard Barataud
début 1998, peu de temps après que j'ai quitté le
DSDV CNRS et par lequel il me proposait de venir à Evry
installer le Génopole. J'ai réfléchi rapidement
à la proposition, je savais que Bernard n'est pas un type facile
tous les jours. J'avais donc quelques craintes. Mais j'ai
accepté et je dois dire que les choses se sont remarquablement
bien passées. Je n'ai jamais eu de gros accrocs avec lui,
même si nous ne sommes pas toujours d'accord. Toutes nos
discussions se passaient dans une ambiance de franchise avec toujours
l'idée en train de travailler pour l'intérêt
commun. Le concept de Génopole avait été
élaboré dès 1988 par lui et par Daniel Cohen (E. Molinié a gardé un enregistrement de cette conversation)... Mais c'est
moi qui ai empéché l'AFM d'abandonner le
Génopôle. Je tenais impérativement à
bénéficier du poids d'une association qui
commençait à avoir des résultats scientifiques
dont on parlait dans le monde entier et qui avait la prétention
de guérir des maladies. Je sais bien que l'AFM a pu être
critiquée par la recherche publique. Mais ma conviction est
faite que l'organisation de notre société requiert
aujourd'hui la prise en compte du fait associatif. Il est devenu
incontournable dans les deux sens : pour faire remonter au politique,
aux instances de décision, les positions de certaines
minorités (ou de majorités) formulées de
manière différente que par le biais du processus
électoral classique. Dans l'autre sens, les associations sont
devenus le relais dans des grands débats de caractère
politique, sur la biologie de demain, sur les problèmes
d'éthique, etc. Je crois fermement au rôle des
associations dans le débat démocratique de demain, un
débat qu'il va d'ailleurs falloir organiser... En fait, je pense
que les associations sont devenues un élément majeur de
notre paysage politique, en tout cas garant du bon fonctionnement de
nos sociétés développées.
Enfin, il y a une autre raison pour laquelle j'ai accepté la
proposition de Bernard Barataud, c'est le financement prévu pour
lancer le Génopôle. Au CNRS j'avais rencontré les
difficultés que l'on sait. Là, le chèque
prévu par le Conseil général de l'Essone (le
député maire d'Evry Jacques Guyart) pour le chargé
de mission du ministre de la recherche, moi-même,
s'élevait à 15 MF. De janvier à juillet 1998, j'ai
donc passé plusieurs mois à consulter, à
rencontrer des gens pour leur demander comment ils voyaient les choses.
Un jour le préfêt Paul Muntz me téléphone :
"Bonjour, on ne se connait pas, mais j'aimerais vous rencontrer. Est-ce que vous pourriez venir me voir ?
- Bien sur monsieur le
préfet, mais je dois vous dire que je n'ai même pas encore
reçu ma lettre de mission du ministère
- Je m'en fous, vous allez la recevoir. Venez me voir".
A partir de là, le préfèt Muntz a mis la puissance
de l'Etat à notre service. Ainsi, il a organisé une
réunion déterminante, juste après les
élections du Conseil Général. Ces élections
furent d'ailleurs une vraie surprise. Au printemps 1998, le Conseil
général de l'Essonne qui avait toujours été
de droite basculait à gauche, ce que personne n'avait
prévu, même pas les socialistes... C'est l'époque
où j'ai rencontré Thierry Mandon qui est devenu depuis
premier vice président du Génopole, chargé des
affaires économiques. Puis Luc D'Auriol l'un des fondateurs de
'Genset' qui travaillait au CNS est venu me rejoindre. J'ai pu aussi
avoir une secrétaire et j'ai échaffaudé un plan de
développement, un document que j'ai remis à Claude
Allègre en juillet 1998. Peu après il me reçoit
rue de Grenelle, on parle de la pluie et du beau temps, à la fin
de l'entrevue je lui demande :
"Monsieur le ministre qu'est-ce que je fais pour Evry ?
- Faites-y ce que vous avez à faire!
- Mais mon document, vous l'avez lu ?
- Oui, il est très bien, allez y... "
Claude Allègre me donnait carte blanche. Il a un
côté extraordinaire, il avait la charge d'un énorme
ministère, mais il était capable de vous appeler trois
fois par jour pour vous dire qu'il avait réglé votre
problème. Par exemple à propos des postes prévus
pour le couplage du Génopole avec l'université. Mais il
pouvait aussi vous engueuler. Un jour dans une réunion, je dis
qu'il faudrait installer l'accélérateur 'Soleil' sur le
plateau de Saclay dans la grande vallée scientifique de l'Ile de
France. Le lendemain Allègre m'appelle, il fulminait : "Soleil
ne se fera pas. D'autre part, je vous interdis d'en parler, ce n'est
pas votre job!". En revanche, il faut dire que si des labos sont venus
ici, c'est parce que Claude Allègre les a poussés aux
fesses. Par exemple il a déclaré au CEA : "si vous ne
mettez pas un labo à Evry, vous allez entendre parler de
moi...". Mais depuis qu'il est parti, on rame un peu... D'autant qu'il
a été obligé de créer d'autres
génopoles en région. Ca, ce sont les pesanteurs
socio-culturelles de notre vieux pays. S'il ne l'avait pas fait, on
aurait probablement eu le reste de la France contre nous dont certains
poids lourds, des mandarins qui peuvent devenir extrêmement
méchants. "Qu'est-ce que c'est que ce truc, où va cet
argent que l'on confie à Tambourin un chercheur qui n'a pas fait
de paillasse depuis cinq ans ?". Cela dit, la multiplication des
génopoles est évidemment une absurdité. Donc
l'Etat a payé de sa personne pour lancer le Génopole
d'Evry et on a eu le présence de Claude Allègre et de
Dominique Strauss-Kahn pour l'inauguration. Pour nous c'est très
important. Il fallait que l'Etat montre par la présence de ses
autorités les plus élevées (on avait même
invité le président de la République) puisque ce
qui se fait ici n'est pas simplement une opération parmi
d'autres.
L'industrie pharmaceutique n'a pas pris le virage de la biologie
Lorsque j'ai fait le tour des industriels pour lancer mon affaire, j'ai
entendu des choses incroyables... L'industrie pharmaceutique ne
comprenait rien de ce qui se passait ici, il est vrai qu'elle pensait
surtout aux restructurations en cours dans le monde. En
réalité, les patrons de l'industrie pharmaceutique
française ne s'intéressaient pas à la biologie.
Outre qu'ils n'avaient pas la culture scientifique de leurs homologues
allemands ou anglo-saxons, ils n'ont pas compris la révolution
culturelle en train de s'opérer autour de la biologie. Au milieu
des années 1980, quand j'ai quitté les Etats-Unis
où j'avais assisté à l'explosion des biotech, de
la génétique moléculaire, le type que j'avais
comme patron là-bas venait d'être recruté par Merck
où il est maintenant le numéro deux. Rien de tel ici. En
France, l'un des rares biologistes à avoir fait quelque chose
est Claude Hélène chez Rhône-Poulenc lorsqu'il a
participé au programme `Bioavenir'. Evidemment celui ci a
couté un max aux contribuables pour des résultats assez
minces, mais il avait eu au moins le mérite de sensibiliser les
gens de l'industrie à la biologie... En revanche, du
côté de Sanofi, j'ai fait un vrai bide le jour où
j'ai rencontre leur directeur scientifique :
J'aimerais que tu m'aides à développer le Génopole. Pourquoi n'installerais- tu pas un labo ici ?
- Ecoutes Pierre, je t'aime bien et je vais te parler franchement, c'est impossible.
- Pourquoi ?
- Je vais te le dire. Il y a vingt ans, j'ai isolé un
gène, qui code pour un récepteur dans le cerveau,
j'étais convaincu qu'il serait intéressant pour la
thérapeutique, mais depuis lors je cherche un un
médicament et je n'en ai pas trouvé. Et toi tu es en
train de me proposer 10 000 gènes !"
En fait mon type était complètement largué, il
n'avait pas compris que les biotechnologies permettaient de nouvelles
approches et que la méthode qu'il avait utilisée il y a
vingt ans était obsolète (il paraît que depuis il a
changé d'avis, tant mieux).
L'agenda du Génopole
Donc, on s'est installé à Evry le 11 septembre 1998,
grâce aux moyens du conseil général, à celui
un peu tardif de la Région Ile de France (mais qui nous octroie
depuis une subvention de 50 MF/an) et évidemment de l'AFM ainsi
que du maire d'Evry... J'avais dit d'entrée de jeu : " on ne
sera pas un établissement public ". Au début on a mis en
place la structure sous forme d'association (loi de 1901), comme l'AFM.
Bien sur, je savais que cela devrait évoluer, mais je ne voulais
pas non plus faire un groupement d'intérêt public, je
sortais d'en prendre avec le GREG (cf. supra). Pendant deux ans, on a
recherché d'autres formules. On a même pensé
à un EPIC (Etablissement public à caractère
industriel et commercial). En effet, nous voulions faire participer les
collectivités territoriales, comme l'AFM (même si nous
n'étions pas financés par elle). Dans mon projet, j'avais
formulé quatre axes de développement
1/ Renforcer le potentiel de la génomique, puisqu'il n'y avait
que les deux labos de Généthon (CNS et CNG). Donc en
faire venir d'autres.
2/ Développer les sciences pour l'ingénieur,
c'est-à-dire la robotisation, l'automatisation etc. Donc essayer
de faire travailler ensemble des mathématiciens et des
biologistes, mais aussi essayer de développer une
instrumentation scientifique française. (là je
m'inspirais à la fois de ce qu'avait fait l'AFM, mais aussi du
CNRS avec son programme `Biotech')
3/ Développer la bio-informatique.
4/ Envisager le développement de la post-génomique avec
l'idée de se rapprocher de l'AFM à propos des maladies
génétiques.
Voilà les quatre axes de développement principaux
fixés dès le départ. Il y en a un autre que l'on
n'a pas formulé, mais que j'avais en tête depuis mon
passage au CNRS, c'était l'approche éthique, des rapports
science-société et pour cela essayer de mobiliser des
labos du secteur des sciences humaines et sociales.
Questions d'éthique
En matière d'éthique je me suis rendu compte qu'il
restait des contradictions à lever entre le politique et le
scientifique. Mais heureusement, les mentalités évoluent.
On connaît les positions de Jean François
Mattéï comme député de l'opposition de
droite, notamment sur la question de l'utilisation des embryons
humains. Mais il déclarait récemment à propos des
banques de cellules surnuméraires qu'il faudrait arrêter
de parler d'embryon (le public imaginant un petit homonculus prêt
à se développer dans un tube à essai). C'est une
évolution intéressante. Cela veut dire qu'il
s'est rendu compte de la contradiction qui existait entre ses prises de
positions politiques et sa qualité de médecin. En d'autre
termes il aborde désormais la question du clonage en
reconnaissant que si on sacralise l'embryon en refusant d'y toucher, on
lui refuse par la même voie le bénéfice du geste
thérapeutique. Le Génopôle doit avoir aussi une
vocation pédagogique. Il faut d'abord se sortir du piège
qui consiste à ne parler qu'aux gens qui s'intéressent au
problème car il faut aussi intéresser les
désintéressés. Nous avons l'ambition de faire en
sorte que tout élève du secondaire ait à un moment
ou à un autre la possiblité de toucher de près
à un labo de biologie (dans le cadre d'un programme
pédagogique par exemple). Et puis, il faut s'intéresser
aux enfants sur une base ludique. En créant un parc d'attraction
centré sur la génétique, une sorte de
`Génofuturoscope' par exemple, un projet dont nous avons
parlé avec les gens de Disneyland.
Post génomique et thérapies géniques
La post-génomique est la conséquence de l'étude du
génome et de son fonctionnement. C'est par exemple
étudier la globalité des ARN messagers présents
dans une cellule (transcriptomique) ou tenter le bilan complet d'un
ensemble de protéines (protéomique). C'est donc de la
biologie à grande échelle. Quand on dit cela il faut bien
comprendre qu'il ne s'agit pas seulement d'apprécier une
évolution quantitative, mais aussi qu'on aborde une
révolution conceptuelle. Ce n'est pas parce qu'on brasse 10 000
gènes qu'on fait des choses différentes de celles d'avant. Ce qui
est nouveau c'est de comprendre le vivant à un niveau
supérieur d'organisation, d'intégration. Prenons
l'exemple du cancer. Il est vraisemblable que la compréhension
du développement, de l'évolution de cette maladie va
profiter de ces nouvelles approches globales, intégratives, de
la biologie. De même on peut imaginer que grâce à
l'étude globale de la transcription dans une maladie
génétique, on puisse envisager de mettre en place des
circuits métaboliques qui compensent le déficit
génétique. On a déjà vu d'une
manière inattendue apparaître une protéine de
remplacement d'une protéine déficiente... C'est
l'histoire du chercheur du CNRS (Yvan Lallemant) avec la mucoviscidose.
Un enfant leucémique et atteint par la mucoviscidosique est
traité par un anticancérigène et en même
temps qu'on voit sa leucémie régresser, sa mucoviscidose
est améliorée. pourquoi ? Parce que la protéine
anormale, cause de la mucoviscidose, appartient à une famille de
protéines que le traitement anticancéreux a induit. Tant
que l'on n'a pas de traitement anticancéreux, la protéine
manque ; on met un traitement anticancéreux, d'autres
protéines qui fonctionnent de la même manière sont
induites et à ce moment-là la mucoviscidose
s'améliore. Voilà de la recherche en post
génomique. C'est à dire qui s'adresse aux
événements biologiques qui suivent, avec ce que l'on
appelle aussi la génomique structurale. C'est l'ambition
d'appréhender les relations structure-fonction d'un millier de
protéines plutôt que d'une protéine par-ci et d'une
autre par-là. Evidemment demain, ce seront les édifices
macromoléculaires qu'une autre forme de biologie devra
appréhender.
Développer l'esprit d'entreprise et revoir l'organisation de la recherche
Quand j'étais au CNRS, j'avais rédigé un rapport
pour le directeur général, Guy Aubert, dans lequel je
voulais montrer à quel point les biotechnologies devenaient un
problème essentiel. Mon texte se terminait de la façon
suivante, je me cite : "je ne sais pas si c'est le métier du
CNRS de faire des biotechnologies, mais plus tard je sais à qui
on reprochera de ne pas en avoir fait". Commentaire d'Aubert : "ce
n'est pas le métier du CNRS. En plus, il n'y a pas d'argent chez
les banquiers pour le capital risque ! (ce qui était vrai dans
les années 1995), enfin il n'y a pas d'industriel capable
d'aider un tel dispositif...". Conclusion : on ne bouge pas. Evidemment
quand j'ai commencé au Génopole, la situation avait
évolué favorablement. Un certain nombre de feux
étaient passés au vert, il y avait de nouveau de l'argent
pour le capital risque, les mentalités avaient
évolué. Donc si le Génopole marche bien, ce n'est
pas uniquement parce que l'on a pris des initiatives, c'est aussi parce
que le contexte était devenu plus favorable. Mais je voulais
dire que ce qui m'a aussi motivé pour venir au Génopole,
c'est de chercher à éliminer les points de blocages qui
font qu'un chercheur hésite à créer son
entreprise. Moyennant quoi nous avous décidé de :