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L'an I de la thérapie génétique par Claudine Escoffier Lambiotte
Le Monde, 3 février 1988 (p. 15)
L'an I de la thérapie
génétique Pour la première fois au monde,
une équipe américaine est prête à pratiquer
une thérapeutique par
greffe génétique sur des enfants condamnés. Nul ne
doute que ce soit
l'aube de la médecine moléculaire. French Anderson est
pédiatre. Il ne peut supporter l'idée que des
enfants souffrent et meurent alors qu'il estime être prêt -
scientifiquement prêt - à tenter sur eux, pour la
première fois au
monde, une thérapeutique génétique. Certes, il ne
peut être sûr que le gène qui manque à ces
enfants, ce
qui les rend vulnérables à toutes les infections et les
condamne à
survivre dans une bulle ou un scaphandre, que ce gène qu'il veut
introduire dans des cellules de la moelle osseuse va fonctionner. Et
qu'il dirigera la production de l'enzyme adénosine
déaminase (ADA),
sans laquelle leur système immunitaire ne peut réagir. Il
ne peut en être sûr, mais les travaux du laboratoire
d'hématologie
moléculaire de Bethesda qu'il dirige le placent dans les quatre
ou cinq
au monde qui ont poussé le plus loin le champ des
prothèses génétiques.
Les "prothèses géniques"
Il sait déjà que son système marche chez la
souris. Il se dit convaincu
- bien que d'autres soient plus réservés par les
résultats qu'il a
obtenus chez les singes. Il ne peut certes affirmer que les enfants sur
lesquels il veut tenter sa greffe de gène guériront. Mais
il sait
qu'ils mourront s'il ne le fait pas et il considère que
l'incertitude
et l'audace ont constitué la trame de toutes les grandes
étapes
thérapeutiques. Et l'aube de la médecine
moléculaire est, sans doute, l'étape majeure
de cette fin de siècle, dont la thérapie
génétique ne constitue que le
premier échelon. Un grand nombre de maladies ou de
prédispositions morbides sont dues,
en effet, au mauvais fonctionnement d'un ou de plusieurs gènes,
qui ne
fournissent pas à l'organisme l'équipement
métabolique indispensable à
son équilibre. La découverte, il y a trente-cinq ans, de
la structure du code
génétique permettait enfin de comprendre le
fonctionnement de ce code.
L'avènement, il y a quinze ans, d'une technologie permettant de
découper les gènes qui le composent en fragments, et de
greffer ces
fragments d'une espèce vivante à une autre, ouvrait la
voie à ce que
d'aucuns nomment les " prothèses géniques ", applicables
en premier
lieu à ces maladies génétiques,
héréditaires ou non, pour lesquelles la
médecine d'aujourd'hui ne dispose encore que de palliatifs. De
la plus légère (le pied bot, ou le bec de lièvre)
à la plus grave,
de celles qui sont dues à une erreur dans le
développement de l'embryon
à celles qui sont transmises de génération en
génération, selon les
lois de Mendel, les maladies congénitales concernent environ
quarante
mille nouveau-nés chaque année. Certaines, de plus en
plus nombreuses,
sont accessibles au dépistage prénatal, ce qui permet aux
parents de ne
donner le jour qu'à des enfants sains. Pour d'autres, comme la
phénylcétonurie ou la déficience thyroidienne,
des traitements palliatifs efficaces analogues aux régimes ou
à
l'insuline des diabétiques ont pu être trouvés.
Mais un certain nombre de ces affections, parmi les plus douloureuses
et les plus éprouvantes, tant pour les enfants atteints que pour
les
malheureux parents, se situent encore au-delà des ressources
thérapeutiques actuelles. Pour quelques dizaines d'entre elles,
parmi les quelque trois mille
cinq cents maladies génétiques humaines
répertoriées, le gène
responsable a pu être identifié, puis cloné
(c'est-à-dire extrait,
isolé puis conservé au sein d'un colibacille où il
a été inséré et dont
on peut l'extraire à nouveau à volonté pour
l'étudier en détail et
connaitre l'enzyme dont il commande la production). Ce fut le cas,
très
récemment, pour le gène de la myopathie de Duchenne, qui
fut, à une
vitesse record, identifié, ainsi que la protéine (ou
dystrophine) dont
il commande la production. C'est le cas également des
gènes de la
substance fonctionnelle de l'hémoglobine (ou globine),
défaillants dans
certaines maladies du sang comme la drépanocytose ou la
thalassémie,
lesquelles constituent un dramatique problème de santé
publique dans le
pourtour méditerranéen, en Afrique et aux Antilles
notamment. Une tentative malheureuse de greffe de ce gène
conduite sans
autorisation par un biologiste californien, Martin Cline, en 1980, se
solda par un échec qui lui coûta sa carrière. En
outre, et
contrairement à ce que l'on pensait à l'époque, ce
n'est pas à ces
maladies du sang que sera destinée la première
thérapie génétique. En
effet, il s'avère que le gène de la globine doit
s'exprimer de façon
rigoureusement contrôlée et que les modalités de ce
contrôle commencent
seulement à être accessibles aux recherches grâce
à la fabrication
d'une souris mutante devenue thalassémique, ce qui permet ainsi
et pour
la première fois, de disposer d'un modèle animal pour
cette maladie qui
ne frappe que l'homme.
Les trois premières maladies
En attendant les résultats de ces travaux en cours, c'est donc
vers des
maladies graves héréditaires causées par le
défaut d'un gène unique,
fabriquant, sans nécessité d'ajustements délicats,
un enzyme bien connu
que se tournent les pionniers des thérapies
génétiques. Trois d'entre
elles sont très directement concernées : la maladie de
Lesch-Nyhan, due à une défectuosité du gène
qui gouverne
la synthèse de l'hypoxanthine-guanine-phos-
phoribosyltransférase
(HPRT), ce qui se traduit par des troubles nerveux gravissimes et une
accumulation mortelle d'acide urique dans les reins; et deux
déficits enzymatiques (adénosine déaminase ou ADA
et purine
nucléoside phos- phorylase ou PNP) se traduisant par une
défaillance
totale du système immunitaire qui condamne les enfants atteints
à vivre
dans une bulle stérile ou un scaphandre, à l'abri de
toute
contamination externe. Certains de ces enfants peuvent être
traités, on le sait, par des
greffes de moelle osseuse compatible ou de tissus provenant de foetus.
Pour d'autres, c'est, au fond de leur bulle, l'attente pitoyable de la
mort, ou d'un miracle thérapeutique, celui auquel croit si
fermement le
Dr French Anderson. Il explique les motifs de cette foi dans un
document de 500 pages remis
au comité (ou RAC) chargé à l'Institut national de
la santé américain
de donner son avis (et son autorisation) pour les tentatives de
thérapeutique par manipulation des gènes humains.
Etrangement, lors du très long débat qui vient de se
tenir à Washington
au sein du RAC à ce sujet, le chercheur-pédiatre qu'est
Anderson s'est
heurté non aux représentants de l'éthique ou de la
société... mais aux
chercheurs tout court, si l'on peut dire, à savoir les
biologistes
moléculaires qui, eux aussi, travaillent sur les manipulations
des
gènes mais qui considèrent qu'il est
prématuré - et non sans risque -
d'appliquer à l'être humain ce que l'on maitrise encore
mal chez
l'animal. Le gène que l'on veut intégrer dans l'organisme
(en l'occurrence celui
qui gouverne la production de l'ADA, enzyme indispensable au
fonctionnement des défenses naturelles) est inséré
dans un rétrovirus
qui ne s'en prend jamais à l'homme et provoque des cancers chez
la
souris. Ce rétrovirus manipulé est ensuite mis au
contact, en culture,
de cellules extraites par ponction de la moelle osseuse du petit
malade. Ce sont ces cellules qui, en une activité continue,
donnent
naissance à tous les éléments du sang responsables
de l'immunité.
Lorsqu'elles ont intégré le rétrovirus porteur du
gène choisi, on les
réinjecte alors au sujet atteint dont elles vont à
nouveau coloniser la
moelle osseuse. Il ne s'agit donc nullement de toucher au fameux
"sanctuaire" évoqué par les Prix Nobel lors de leur
récente réunion à
l'Elysée, car la modification génétique ainsi
tentée ne concerne qu'un
tissu et ne peut être transmise par-delà les
générations, comme ce
serait le cas si l'on s'en prenait aux cellules germinales ou à
l'oeuf
fécondé.
Les risques et l'audace
Mais l'organisme ne peut bénéficier durablement de la
production du
fameux enzyme, l'ADA, indispensable à ses défenses, que
si les cellules
de la moelle osseuse qui contiennent le gène sont bien les
cellules
souches, mères de toutes les autres (une sur dix mille) et si
elles ne
sont pas noyées, puis tuées par la masse de leurs
voisines. Le
biologiste Richard Mulligan (Massachusetts Institute of Technology) est
opposé aux essais humains d'Anderson en raison de cet argument,
que ce
dernier réfute au nom... de Darwin. "Les cellules qui
posséderont le
gène, et donc l'enzyme vital, estime-t-il, auront un tel
avantagesélectif sur les autres qu'elles seules finiront par
tout
dominer." Or cette thèse ne peut être
vérifiée chez les singes, car
aucune de leurs cellules ne présente un déficit
génétique, et aucune
espèce connue ne souffre de la maladie. Et, le Dr Anderson le
déplore,
toute expérimentation est interdite sur l'embryon humain aux
Etats-Unis... Une autre crainte des biologistes est que le gêne
ainsi introduit
atterrisse de façon malheureuse sur un quelconque chromosome
cellulaire, qu'il en détraque le fonctionnement ou même
qu'il active un
gène causal du cancer (oncogène). Ou encore que le
rétrovirus vecteur
de ce gène s'échappe des cellules et devienne
infectieux... Une telle catastrophe anéantirait pour longtemps
tous les espoirs
placés dans la thérapie génique, estiment les
biologistes, et
susciterait dans l'opinion publique et scientifique " un tel
ressentiment que nos recherches sombreraient avec lui ". " Et nous
serions morts pour dix ans ", dit l'un d'eux. Peut-être,
répondent les
pédiatres et les parents des enfants concernés, mais tout
cela n'est
qu'hypothèse " et la souffrance et la mort de ces enfants est,
elle,
une certitude si l'on attend encore ". Toute l'histoire de la
médecine est jalonnée de tentatives
thérapeutiques les plus variées, où il a, partout
et toujours, fallu
peser l'équilibre entre le risque encouru et les bienfaits
espérés. Les premières transplantations
cardiaques, qui provoquèrent une
tempête, ouvraient la voie à une révolution dont on
apprécie
aujourd'hui les fruits. Et d'innombrables essais thérapeutiques
hautement toxiques jalonnent l'histoire du cancer et, plus
récemment,
du SIDA. Dans un mois, l'équipe de French Anderson
présentera, pour approbation
définitive, un protocole thérapeutique précis,
destiné à des enfants en
attente, aux comités du RAC, de la FDA et de l'Institut national
de la
santé. Est-il un visionnaire, emporté par une foi dont
nul ne conteste qu'elle
repose sur des compétences de premier ordre, comme le pensent
les
biologistes, ses concurrents les plus directs dans la course à
la
médecine moléculaire ? " Un visionnaire, non, dit-il,
sûrement pas,
mais un pionnier, oui, et, comme tous les pionniers, prêt
à assumer les
risques et donc l'échec éventuel. " Quant aux
représentants de la société, dont l'un, M. Le Roy
Walters,
spécialiste renommé de bioéthique, préside
le comité du RAC qui devra
donner son accord, ils estiment qu'ils ne peuvent, dans cette affaire,
que s'en remettre aux experts de la thérapie
génétique... Et nul ne conteste que French Anderson et
ses équipiers figurent parmi les tout premiers d'entre eux...
C. Escoffier Lambiotte (1988)
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