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Un iconoclaste engagé dans le débat public sur la recherche

Mal perçues, les idées de M. Kourilsky n'ont pas obtenu le soutien de la communauté scientifique.

Pierre Le Hir, Le Monde 27 juin 2005

A la différence de beaucoup d'autres dirigeants de grands établissements scientifiques, retranchés derrière un prudent devoir de réserve, Philippe Kourilsky n'a pas hésité, au plus fort de la fronde des chercheurs contre le gouvernement, à s'engager personnellement dans le débat public. Le 10 mars 2004, au lendemain de la démission collective de plus de 2 000 responsables de laboratoires, le directeur général de l'Institut Pasteur cosignait dans les colonnes du Monde, avec François Jacob, Prix Nobel de médecine, Jean-Marie Lehn, Prix Nobel de chimie, et Pierre-Louis Lions, Médaille Fields de mathématiques, un long manifeste intitulé "Du nerf : donner un nouvel essor à la recherche française" . Cette contribution, toujours accessible sur le site www.pasteur.fr/pasteur/dunerf.html, établissait un diagnostic sévère du dispositif de recherche français, bridé par "une centralisation excessive", pénalisé par "un système d'emploi scientifique inadapté, trop rigide, avec des rémunérations insuffisantes conduisant à la fuite des cerveaux" et handicapé par "une reconnaissance insuffisante de l'excellence et de la performance".

"PROMOTION AU MÉRITE"

Voyant dans la crise de la recherche "une opportunité de changement", le texte énonçait une série de propositions pour en "sortir par le haut". Il prônait la constitution de "pôles d'excellence", sous forme de "campus de recherche" autonomes, et la transformation des organismes comme le CNRS en "agences de moyens" . Il préconisait une refonte de l'évaluation, la "promotion au mérite" et "un bon équilibre entre emplois stables et emplois à durée déterminée". Et affirmait, de façon iconoclaste, qu' "il ne sera pas possible d'augmenter significativement les salaires sans maintenir, voire diminuer, transitoirement, le nombre des chercheurs". Cette prise de position a été mal perçue par beaucoup de chercheurs de base, irrités par l'intervention ex cathedra de quatre "mandarins" se prévalant de leurs médailles, en même temps que de leur appartenance au Collège de France et à l'Académie des sciences, pour pousser des réformes déconnectées de la réflexion collective animée par le mouvement Sauvons la recherche ! Et même, sur certains points, diamétralement opposées. Les Etats généraux de la recherche, réunis en octobre 2004 à Grenoble, ont du reste affiché leur distance avec le manifeste "du nerf", comme avec d'autres contributions isolées, en affirmant que le rapport issu de leurs travaux serait "le seul représentatif de la communauté scientifique". Auparavant, Philippe Kourilsky s'était déjà investi dans un débat à l'interface des questions de recherche et de société : celui du principe de précaution. En 1999, à la demande de Lionel Jospin, alors premier ministre, il avait rédigé, avec Geneviève Vinay, l'un des premiers rapports approfondis sur ce sujet, publié l'année suivante à la Documentation française. Au printemps 2004, lors de la discussion du projet de loi sur la Charte de l'environnement inscrivant le principe de précaution dans la Constitution, il mettait en garde contre une application simpliste de ce concept. A ceux qui disent vouloir "épargner et non transformer le monde", il posait cette interrogation complexe : "Qu'est-ce que transgresser la Nature ?

 La tradition et la réforme

Paul Benkimoun, Le Monde, 27 juin 2005

Derrière des lunettes trahissant une forte myopie, ses yeux bleus sont perçants. Philippe Kourilsky parle d'une voix douce, posée, mais on perçoit un caractère affirmé. Ses mots sont choisis avec soin. Aussi, quand il reconnaissait dans une déclaration au Monde avoir "allumé quelques incendies" à l'Institut Pasteur (Le Monde du 12 novembre 2004), on devine qu'il ne s'agit pas d'un propos malencontreux. Malgré son équanimité, il est très affecté, selon ses proches, par l'échec que traduit sa démission de la direction générale de l'institut. Immunologiste, généticien, professeur au Collège de France et membre de l'Académie nationale des sciences, il est, à bientôt 63 ans, un scientifique brillant et reconnu, comme son frère aîné François, biologiste et ancien directeur général du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Entré en 1972 à l'institut, Philippe Kourilsky aura incarné, durant son mandat, une volonté de réforme en rupture avec le style feutré de ses prédécesseurs, tout en voulant renouer avec l'esprit pasteurien des origines. "Je déteste le paternalisme", avoue-t-il, convaincu que ce mode de direction, en vigueur quand l'institut comptait 300 membres au XIXe siècle, n'est plus adapté quand il en regroupe 2 500. En réorganisant en profondeur l'institut, il s'attire le reproche de réduire la démocratie interne, de même que l'hostilité de certaines baronnies scientifiques. Ses opposants l'accusent d'une dérive vers le privé. Lui qui a été, de 1993 à 1995, directeur des recherches scientifiques de la firme pharmaceutique Pasteur-Mérieux et Connaught, spécialisée dans les vaccins, réplique que c'est sur ce socle que s'est bâti l'institut. Favorisant l'éclosion de projets de recherches de jeunes chercheurs, il lui est aussi fait grief de favoriser l'avancement au mérite. Il affirme la nécessité de valoriser la recherche et développe le réseau international des instituts Pasteur. Revendiquant la tradition humanitaire, il engage l'institut aux côtés de Médecins sans frontières et d'autres centres de recherche dans l'initiative DNDi, pour la mise au point de traitements contre les maladies tropicales négligées (Le Monde du 9 juin). Philippe Kourilsky devrait revenir à son activité scientifique, orientée prioritairement vers l'accès aux traitements dans les pays pauvres et le développement durable. Au conseil d'administration de l'institut, il écrivait en mars : "Je ne serai pas candidat à un deuxième mandat de direction de ma propre initiative." La sollicitation n'est pas venue.

Alerte mondiale sur les maladies infectieuses

Le Monde, 11 juillet 2006

Grippe aviaire, sida, tuberculose, paludisme : la lutte contre les grandes maladies infectieuses et parasitaires, qui provoquent quelque 15 millions de décès chaque année, sera l'un des principaux thèmes de la réunion du G8, du 15 au 17 juillet, à Saint-Pétersbourg (Russie). Les académies des sciences des principaux pays du monde (Etats-Unis, Russie, Japon, Canada, France, Allemagne, Grande-Bretagne et Italie, mais aussi Brésil, Chine, Inde et Afrique du Sud) ont en effet adopté une déclaration commune demandant le renforcement de l'action internationale contre ces maladies. Ces grandes institutions scientifiques soulignent que l'actuel système de surveillance mondiale, trop complexe et mal coordonné, " n'est approprié ni pour la réalisation d'une couverture mondiale", "ni pour les compétences humaines et scientifiques", ni pour la production assez rapide de vaccins. De son côté, Philippe Kourilsky, professeur au Collège de France et ancien directeur de l'Institut Pasteur, vient de remettre au gouvernement un rapport très sévère sur l'action de la France dans ce domaine. Il y dénonce, notamment, "le décalage flagrant entre le discours politique justement tenu au plus haut niveau de l'Etat, et les moyens mis en oeuvre dans la réalité", ainsi que "le manque d'efficacité et de lisibilité" de l'action publique, "trop dispersée et mal coordonnée".

La lutte contre les maladies infectieuses au coeur du G8

Grippe aviaire, sida, tuberculose : la lutte contre les grandes maladies infectieuses et parasitaires, qui provoquent quelque 15 millions de décès chaque année, sera l'un des principaux thèmes abordés par le G8, du 15 au 17 juillet.

Par Paul Benkimoun, 11 juillet 2006

La lutte contre les maladies infectieuses sera l'un des trois grands thèmes de la prochaine réunion du G8, qui se tiendra du 15 au 17 juillet à Saint-Pétersbourg. A cette occasion, les académies des sciences des pays du G8, ainsi que celles du Brésil, de la Chine, de l'Inde et de l'Afrique du Sud ont adopté une déclaration commune demandant le renforcement des actions internationales contre ces maladies. Ces institutions scientifiques appellent à appuyer les initiatives pour combattre la grippe aviaire, à soutenir les pays en développement, à améliorer la surveillance mondiale des maladies émergentes et des zoonoses, ainsi qu'à mobiliser la recherche pour de nouveaux vaccins et de nouveaux traitements. Dans leur déclaration commune, les académies estiment que la lutte contre la grippe aviaire "pourrait être le catalyseur d'une amélioration de la recherche et de la capacité à se mobiliser globalement devant une maladie émergente ou réémergente". Elles soulignent toutefois qu'en matière de surveillance mondiale des maladies infectieuses, "le système actuel, par la complexité de ses structures et leur absence de coordination, n'est pas approprié pour la réalisation d'une couverture mondiale ni pour les compétences humaines et scientifiques". Elles plaident également pour le développement de "méthodes plus rapides de production de vaccins (la capacité mondiale actuelle de production du vaccin contre la grippe saisonnière est estimée à 300 millions de doses par an)".

Quant à l'action de la France dans le domaine des maladies infectieuses, elle vient de faire l'objet d'un rapport très sévère de Philippe Kourilsky, professeur au Collège de France. Le gouvernement français n'a pas encore réagi à ce texte intitulé "Optimiser l'action de la France pour l'amélioration de la santé mondiale", qui lui a été rendu le 27 mars. Dans le combat contre les maladies, "il y a peu nous étions sans doute les meilleurs, écrit l'ancien directeur général de l'Institut Pasteur. Nous ne le sommes plus." Il pointe "un décalage flagrant entre le discours politique justement tenu au plus haut niveau de l'Etat, où la santé figure en tête des priorités, et les moyens mis en oeuvre dans la réalité". L'aide publique au développement (APD) fournie par la France se situe en effet aux alentours de 0,4 % du produit intérieur brut (PIB), encore loin de l'objectif international fixé à 0,7 %. Quant à la part qu'occupe la santé dans cette APD, elle ne représente que 4 %, quand la moyenne pour les pays de l'OCDE se situe à 11 % et qu'elle atteint 18 % au Royaume-Uni. Même en y incluant l'aide apportée dans des actions multilatérales, la part de la santé dans l'APD se hisse péniblement à 5 %.

"Manque d'efficacité"

Qualitativement, l'action de la France "manque d'efficacité et de lisibilité", peut-on lire dans le rapport. Elle est "trop dispersée et mal coordonnée, elle procède d'une stratégie mal définie par des acteurs trop nombreux qui communiquent trop peu entre eux", y compris au niveau ministériel, constate le professeur Kourilsky. Il évoque une "dérive budgétaire et organisationnelle, qui dilue une partie des compétences et des bonnes volontés". Le rapport préconise vingt-quatre actions, parmi lesquelles un accroissement de l'effort de surveillance des maladies infectieuses, le développement d'un "programme cohérent de formations adaptées" et la création pour quatre ans d'une "Alliance française pour la santé mondiale", dotée d'un minimum de 100 millions d'euros. Le conseil d'administration de cette structure regrouperait des représentants des ministères, des agences de recherches, des ONG, des fondations caritatives et des entreprises. Dans un rapport consacré à "la maîtrise des maladies infectieuses", rendu public lundi 10 juillet, l'Académie des sciences française a quant à elle demandé "un effort sans précédent et coordonné de recherche, d'enseignement et d'actions en santé publique".