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Les relations entre l'Institut Pasteur et l'institut Mérieux. Une nouvelle stratégie pour la biologie industrielle française

La France, déjà dotée d'une industrie biologique de niveau international, est - elle capable de lui donner une impulsion nouvelle qui lui permette à la fois de couvrir les besoins de son marché intérieur, d'affronter les défis de la compétition mondiale et de participer aux efforts de développement du tiers-monde ? Telles sont quelques-unes des questions qui se posent à la nouvelle équipe gouvernementale, au moment où s'amorce la nationalisation de trois grands groupes pharmaceutiques (1) et où se dessinent les lignes de force d'une politique globale de la biologie industrielle française.

CLAIRE BRISSET, Le Monde, 28 juillet 1981

Trois partenaires, de nature et de " personnalité " fort différentes sont en présence. Le premier, le plus ancien, est l'Institut Pasteur : trop longtemps absorbé exclusivement par la recherche - recherche dont la qualité n'a jamais cessé de lui assurer en France et outre-mer une image inégalée - l'Institut Pasteur s'était quelque peu désintéressé, jusqu'au début des années 70, des applications industrielles des travaux de ses équipes. Ce qui confinait l'institution dans une austérité financière préjudiciable à son développement.

En 1972, le professeur Jacques Monod, alors directeur de l'Institut, individualise en son sein une société " d'application " qui allait devenir " l'Institut Pasteur Production " (I.P.P.), chargée de l'exploitation industrielle et commerciale de la recherche pastorienne. Aujourd'hui, la société d'État SANOFI (Elf-Aquitaine), détient 51 % des parts d'I.P.P., l'Institut Pasteur Fondation en conservant 49 %. Le chiffre d'affaires d'I.P.P. n'a cessé, en dix ans, de progresser, atteignant, en 1980, 230 millions de francs. Depuis ses origines, l'Institut Pasteur s'était consacré à la production de sérums et de vaccins. Les efforts actuels tendent, tout en maintenant cette tradition, à diversifier la production, notamment vers certains domaines thérapeutiques tels que celui de la cancérologie et la lutte antivirale (interféron) vers la biochimie, les moyens de diagnostic immunologique et, enfin, les recombinaisons génétiques, en liaison avec les autres centres de recherche de la SANOFI. À l'heure actuelle, l'essentiel des activités de l'I.P.P. demeure cependant axé sur les produits de prévention en médecine humaine (vaccins, sérums et allergènes) et sur les éléments de diagnostic pour les laboratoires d'analyses médicales. Au cours de l'année 1980, deux produits fortement porteurs d'espoir pour l'avenir ont été mis au point : d'une part, un interféron d'origine leucocytaire ; d'autre part, un vaccin anti-hépatite B, élaboré en commun avec l'équipe du professeur Philippe Maupais, de l'Institut de virologie de Tours. Les instituts Pasteur d'outremer, dont la plupart sont situés dans des pays d'expression française, assurent un relais efficace de la recherche pastorienne et de ses applications. Le second partenaire de l'Institut Mérieux, est d'une tout autre échelle industrielle. Avec un chiffre d'affaires d'un milliard de francs en 1980 (dont 473 millions réalisés a l'exportation) Mérieux, l'un des premiers producteurs mondiaux de produits de médecine humaine et vétérinaire, a affirmé, notamment depuis une dizaine d'années, une vocation nationale (il couvre plus des trois quarts du marché intérieur des vaccins par exemple) et internationale, qui ne cesse de s'amplifier. Société cotée en Bourse, l'institut Mérieux appartient aujourd'hui pour 51 % à Rhône-Poulenc, la famille Mérieux conservant pour sa part 20 % des actions du groupe. Une société sœur, mais distincte, Bio-Mérieux, contrôlée à 51 % par M. Alain Mérieux, d'autre part P.-D. G. de l'institut, et détenue à 49 % par la firme américaine Beckton-Dickinson, produit des réactifs de laboratoire (chiffre d'affaires : 180 millions de F en 1980). Une part importante de l'activité de Mérieux consiste en la production de produits dérivés du sang, fabriqués en France à partir de sang d'origine placentaire, mais vendus à l'étranger (à l'exception de certaines immuno-globulines) en raison du monopole dont disposent dans ce domaine les centres de transfusion sanguine. Mérieux a créé des filiales en Argentine, au Brésil, en Uruguay, au Chili, aux États-Unis, au Botswana, en Iran, en Allemagne fédérale, en Espagne. Des installations clés en main, enfin, ont été livrées à l'Union soviétique, l'Arabie Saoudite et l'Irak. Le troisième partenaire, l'ensemble des centres de transfusion sanguine, est d'une nature très différente. Bénéficiant, depuis une loi de 1952, du monopole de la transfusion - et du prélèvement - le système transfusionnel français repose entièrement sur l'action bénévole et le don du sang. De par leur statut même, les centres de transfusion ne peuvent tirer aucun bénéfice des dérivés du sang qu'ils produisent et " cèdent " - moyennant un prix fixé par l'État - aux établissements de soins.

Le fractionnement du sang

Actuellement, huit des deux cents centres (2) disposent des moyens nécessaires pour " fractionner " le plasma sanguin, une activité qui prend une importance croissante, dans la mesure où les thérapeutiques modernes imposent de plus en plus de transfuser aux malades non plus du sang total, rarement indispensable (notamment lors de graves hémorragies ou d'interventions chirurgicales lourdes), mais certaines " fractions " sanguines seulement. Ainsi transfuse-t-on, en fonction des besoins du blessé ou du malade, des globules rouges (anémies, réanimation chirurgicale), des globules blancs et des plaquettes (leucémies, chimiothérapies lourdes, réanimation hématologique, greffes de moelle), du plasma (état de chocs, brûlures, dénutrition), de l'albumine (brûlures graves, troubles du volume circulatoire), du fibrinogène (certaines hémorragies), enfin des fractions anti-hémophiliques. Du sang prélevé chez les donneurs, on tire, enfin, des immunoglobulines, spécifiques ou non, nécessaires à la prévention et à la lutte contre un certain nombre de maladies infectieuses. Cette activité a pris, en France, un volume considérable : en 1978, plus de 4 millions de prélèvements ont été effectués, qui permettent - à quelques exceptions près - de couvrir les besoins nationaux en dérivés sanguins. Par son organisation et sa technologie, par le militantisme qu'elle a su susciter chez les donneurs, par son efficacité, la transfusion sanguine française fait figure de modèle. Mais c'est un modèle onéreux dont les structures financières, depuis quelques années, posent problème : difficultés de trésorerie (dues notamment à l'insuffisante revalorisation du prix de cession du sang), aberrations dans la gestion de certains centres, insuffisante coordination, manque de prévision et de concertation, éparpillement excessif des activités.

Coordonner les efforts

Ces trois partenaires peuvent-ils, aujourd'hui, envisager un regroupement des activités communes, des recherches et des travaux conjoints ? Plusieurs thèses, à cet égard, sont en présence. La première consiste à imaginer un regroupement des trois institutions, sous une forme juridique qui resterait à définir. Ainsi, selon M. Jacques Ruffié, professeur au Collège de France, il est difficile d'imaginer l'avenir de la biologie industrielle en France sans un regroupement de ces trois composantes. Il faut, dit-il, coordonner les efforts de tous, constituer un ensemble, élaborer des programmes intégrés qui permettent, d'une part, d'apporter une aide aux pays du tiers-monde, totalement démunis dans le domaine des dérivés du sang et - dans une moindre mesure - des vaccins. Cette thèse trouve cependant de nombreux opposants, dans les centres de transfusion notamment, où l'on souhaite conserver une spécificité, et où la liaison avec des appareils commerciaux paraît peu concevable. Pour beaucoup la formule paraît à tout le moins prématurée. Un second scénario consiste à imaginer des actions communes entre l'Institut Pasteur et l'Institut Mérieux, tout particulièrement dans le domaine des vaccins. Cette thèse n'est pas nouvelle. Depuis de nombreuses années, des tentatives de rapprochement se sont fait jour, et un certain nombre d'échanges et de projets ont d'ores et déjà lieu (voir encadré). Néanmoins, jusqu'à présent, les projets de fusion ou de regroupement global élaborés au cours de ces dernières années ont échoué (le Monde du 1er novembre 1979 et du 2 avril 1980). La conjoncture politique actuelle permettra-t-elle à ce rapprochement, imaginé depuis longtemps par ceux qui regrettent les duplications et souhaitent une mise en commun des recherches et de leur exploitation, d'aboutir ? Il est encore trop tôt pour l'affirmer, d'autant que subsistent un certain nombre d'inconnues : quel serait le statut d'une filiale - à 51 % - d'une société nationalisée ? Le problème, en réalité, est ailleurs, dans la mesure où il s'agit d'organiser l'alliance entre une structure avant tout armée pour la recherche - Pasteur - et l'un des premiers industriels mondiaux de ce secteur d'activité -Mérieux. La forme juridique d'un tel rapprochement, s'il se réalise, devrait-elle se borner à la mise en commun de certains axes de recherche et de production ou être plus large ? Organiser la constitution d'un groupement d'intérêt économique - du type de celui qui a permis la construction de l'Airbus, - préservant la personnalité des deux entreprises, ou s'orienter vers une fusion ? De part et d'autre, les réflexions, sur ce plan, n'ont pas encore abouti, pas plus que ne sont achevées, pour leur part, celles des ministres directement intéressés. Il n'en reste pas moins qu'un certain nombre d'arguments militent en faveur d'un rapprochement, quelle qu'en soit la forme juridique. En premier lieu, une mise en commun des efforts semble indispensable si l'on veut continuer à disposer des moyens suffisants pour faire face aux exigences technologiques de l'heure. En particulier, certaines techniques biologiques encore largement utilisées risquent d'être rapidement dépassées, notamment en raison du développement très rapide de l'ingénierie cellulaire. Sur ce point, seule une mise en commun des efforts devrait permettre à la biologie française de demeurer au niveau de ses principales concurrentes étrangères, tant du point de vue de la recherche que de celui de la production. Les autres arguments sont d'ordre économique. Le marché mondial des vaccins est actuellement en pleine expansion. Un rapprochement des efforts permettrait non seulement à la bio-industrie française d'être présente en de très nombreux points du globe, mais aussi d'offrir à la recherche pastorienne les débouchés qu'elle mérite et dont, jusqu'à présent, elle n'a guère pu disposer, faute d'un dynamisme industriel et commercial suffisant. Limiter pour le moment la mise en commun au domaine des vaccins pourrait être le moyen, d'une part, d'expérimenter la formule, d'autre part, de donner sur ce point à la recherche et à la production une immense impulsion. Ne serait-ce pas, enfin, renouer avec les origines des deux institutions et réunir les efforts de ceux qui, en ordre dispersé, revendiquent depuis des décennies l'héritage de Pasteur ?

(1) PUK, Rhône-Poulenc et Roussel-Uclaf.

(2) Paris (Centre national de transfusion sanguine), Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Nancy et Strasbourg.