Le Monde, 6 mai 2005
Roger Guillemin, la recherche sans confort
Né en Bourgogne et devenu citoyen américain, ce bâtisseur de l'endocrinologie, Prix Nobel de médecine en 1977, regarde avec tristesse et sévérité les chercheurs de son pays natal
Jean-Yves Nau


« ANDOUILLETTEMENT », dit-il dans un malicieux sourire. Vient-il de forger le néologisme ? L'a-t-il au contraire déjà servi à un autre interlocuteur qui l'interrogeait sur son analyse de la situation de la recherche scientifique en France ainsi, plus généralement, que sur l'évolution de la société française ? On ne le saura pas.Ce matin de printemps, au huitième étage d'un hôtel lyonnais qui borde le Rhône, le professeur Roger Guillemin contemple avec nostalgie cette cité qui l'a vu faire sa médecine il y a soixante ans déjà. Il avait alors abandonné Dijon pour Lyon. En 1948, après quelques remplacements de médecin dans un petit village bourguignon, il a quitté la capitale des Gaules pour une année de travail expérimental sur l'hypertension artérielle à McGill (Montréal) dans le laboratoire de Hans Selye, l'inventeur du concept de stress. Retour à Lyon le temps de soutenir sa thèse de docteur en médecine. Depuis, le colauréat du prix Nobel de médecine en 1977, qui vient de passer élégamment le cap des 80 ans, n'a pas cessé de voyager, de chercher, de comprendre. A la mi-avril, Roger Guillemin a signé, avec une dizaine d'autres Nobel, un appel solennel pour que les fruits des sciences du vivant soient plus équitablement répartis, dans le monde, entre ceux qui engrangent et ceux qui ne parviennent même pas à grappiller (Le Monde du 15 avril). C'était à l'occasion du forum international BioVision, organisé à Lyon. Assis à côté de François d'Aubert, ministre délégué à la recherche, celui qui a la double nationalité française et américaine n'a pas craint de lui faire part de son diagnostic quant au mal qui ronge la recherche française. « Lui ai-je seulement appris quelque chose ? », s'interroge-t-il. Ensuite, il a rejoint son havre familial californien, ses créations picturales sur ordinateur, le bureau qu'il conserve toujours au Salk Institute, ses anciens élèves devenus des maîtres et les nombreux chercheurs français qui ont choisi de travailler dans cette Silicon Valley des biotechnologies. Face à la grisaille du Rhône, dans ce Lyon qui s'éveille, le professeur Guillemin reprend les grandes étapes de son périple nord-américain, qui le vit travailler tour à tour à Montréal, à Houston puis à San Diego. Un parcours qui démarra par un drame. En 1952, lui et trois de ses jeunes collègues de laboratoire contractent une tuberculose auprès d'animaux. Lui seul en réchappera, après une méningite qui, sans la streptomycine - qui venait d'être découverte -, l'aurait sans aucun doute emporté. La mort s'éloigne; le jeune scientifique prend pour épouse son infirmière française. C'est aussi l'époque des premières bourses substantielles offertes sur de courtes périodes et qui lui permettront de progresser à grands pas dans l'exploration de cette discipline encore en gestation qu'était à cette époque l'endocrinologie. « Nous étions alors pleinement conscients de vivre une grande aventure, d'être en train de découvrir des clés essentielles à une meilleure compréhension de la physiologie via les relations entre le cerveau et le système endocrinien. De ce fait, nous étions totalement investis dans notre quête, confie-t-il. Je me souviens par exemple que nous n'avons pas hésité, au Texas, à réunir des fragments cérébraux prélevés sur des millions et des millions de moutons pour isoler l'hormone qui, depuis l'hypophyse, agit sur la thyroïde. » Entre-temps, il y eut cette blessure qui n'est sans doute pas encore parfaitement cicatrisée. Sa réputation grandissante outre-Atlantique avait atteint le vénérable et prestigieux Collège de France. On lui offrit d'y entrer avec la promesse, non écrite, de prendre un jour la chaire de physiologie. Retour en France du couple et de ses six enfants. « Il faut bien convenir que c'était une vie très agréable », confesse le professeur Guillemin, qui multipliait alors les vols Paris-Boston. Mais voilà que la chaire promise devient inaccessible.C'est le retour définitif sur le sol américain et la poursuite de la grande entreprise du décryptage du dialogue hormonal, qui a permis de mettre au point de très nombreux médicaments et qui s'ouvre aujourd'hui sur de nouveaux et formidables horizons cérébraux. Le médecin et philosophe François Dagognet souligne ainsi dans le récent Dictionnaire de la pensée médicale (PUF) que Roger Guillemin « a mis en évidence un opium secrété en quantités infimes par le cerveau : les opioïdes, baptisés enképhalines ». Depuis son poste d'observation californien, le professeur commente avec sévérité la situation française et les revendications des chercheurs en colère contre la politique du gouvernement. « Je trouve quelque peu ahurissant le fait de donner des postes permanents à des doctorants, dit-il. C'est beaucoup trop tôt. Le système américain n'est pas, loin s'en faut, fonctionnarisé comme peut l'être le français. Il est fondé sur la liberté et la reconnaissance de la qualité de ce qui est fait. La plupart des grandes universités, Harvard, Stanford, Columbia, sont des maisons privées. Pour ma part, je ne me suis jamais inquiété de mon avenir, et il ne m'est jamais venu à l'idée de réclamer un poste où l'on garantirait mon salaire à vie. C'est absolument indéfendable. Mais il faut aussi dire que, pendant toute la période où j'ai cherché, j'ai gagné ma vie en enseignant la physiologie à des milliers d'étudiants. » Pour lui, l'une des grandes causes du mal français réside dans le fait que la forteresse du CNRS, plus encore que celle de l'Inserm (l'Institut national de la santé et de la recherche médicale), s'est bâtie à l'extérieur des universités. Ces dernières, si elles continuent généralement à dispenser un bon enseignement, ne participent donc plus à la création des nouvelles connaissances. Ainsi voit-il avec tristesse son pays natal - dont il ne comprend pas qu'il puisse voter non au prochain référendum - « succomber aux sirènes de cette pernicieuse association de confort fonctionnarisé, de plaintes récurrentes et de peur del'avenir ». La manifestation collective, selon lui, de l' « andouillettement ».

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